Possession : Douleur, hystérie et catharsis

Comment définir une aura culte ? Comment un film peut-il atteindre un statut aussi iconique au fil des ans ? Comment s’attaquer à une montagne considérée comme insurmontable ? Voilà le genre de questions qui nous ont taraudés lorsque nous nous sommes attaqués à Possession, le célèbre film d’Andrzej Zulawski. A moins d’avoir vécu au fond d’une grotte ces derniers mois, vous n’êtes pas sans savoir que le film a bénéficié d’une nouvelle restauration 4K fabuleuse sortie chez Le Chat Qui Fume, dans une édition ultra collector (pour ne pas dire définitive) incluant le blu-ray, le blu-ray UHD et la bande-originale du film enfermés dans une superbe box. Un collector qui a complètement fait flamber les serveurs du Chat et où les lots se sont arrachés en moins de deux. Pour les retardataires, il subsiste l’édition collector 2 Blu-Ray disponible chez l’éditeur, le reste demeurant sold-out. Mais pourquoi en parlons-nous après la guerre ? Tout d’abord, difficile de ne pas répéter ce qui a déjà été maintes et maintes fois analysé sur la toile. Si la découverte a été totale en ce qui nous concerne via l’édition du Chat, il nous était difficile (pour ne pas dire impossible) de vous en sortir un papier digne de ce nom tant il y a de choses à dire, et la peur d’être à côté de la plaque n’a jamais été aussi présente tellement le film possède son lot de fans. Seulement, le film refait parler de lui aujourd’hui puisqu’il ressort en salle. De quoi assassiner votre bonne humeur estivale (sic!), mais surtout de vous permettre de vous prendre cette gifle dans des conditions optimales. Voilà pourquoi nous avons essayés de vous livrer nos impressions sur ce film dont (et on préfère être honnête avec vous) nous n’avons pas compris plus de la moitié de sa substantifique moelle. Nous pensons qu’analyser le film par le prisme d’un regard vierge peut éventuellement aider les plus réticents à oser tenter l’expérience proposée par Zulawski.

Rentrant d’un long voyage, Marc retrouve sa femme, Anna, et son fils, Bob, à Berlin. Rapidement, il se rend compte que le comportement de sa femme a changé. Prise de violentes crises, elle quitte le domicile conjugal. L’amie du couple, Annie, révèle à Marc le nom de l’amant d’Anna, Heinrich, un illuminé adepte du New Age. Mais celui-ci affirme qu’elle l’a aussi quitté pour un autre. Lorsqu’elle disparaît, Marc engage un détective privé afin de la retrouver. Ce dernier découvre rapidement qu’Anna s’est réfugiée dans une étrange demeure délabrée. Marc va se rendre compte que le nouvel amant d’Anna n’est pas humain.

Possession est un film qui fascine, qui a eut droit à toutes les critiques possibles et imaginables. Possession a, également, cette réputation de film très difficile d’accès. A l’image de la fameuse séquence d’Adjani en transe dans le métro qui a imprégné les rétines de divers cinéphiles, Possession est un immense choc. Exemple typique du film qui n’a pas volé sa réputation tant l’expérience qui attend le spectateur va au-delà du simple terrassement. Possession est un film qui remue, qui arrache les tripes et qui s’immisce dans notre subconscient pour ne plus jamais en sortir. Possession est un film qu’on ne peut délibérément pas adorer (à moins d’aimer nous confronter à un hystérisme malsain et destructeur), mais on ne peut pas le détester pour autant. S’il est un film sur la destruction du couple, il est, paradoxalement, une histoire d’amour terriblement forte également. La dualité et la contradiction éclosent de partout. Et pour en comprendre ses tenants et aboutissants, il est inévitable de se replonger dans la psyché du réalisateur pour mieux appréhender le film. En 1976, Andrzej Zulawski est en train de tourner Sur Le Globe d’Argent, une adaptation du roman éponyme de son grand oncle Jerzy Zulawski. Seulement, à trois semaines de la fin du tournage, le gouvernement polonais lui somme de tout arrêter. En effet, ce dernier voyait dans le film une allégorie, à peine cachée, de la lutte du peuple polonais envers le totalitarisme. Pris pour cible, Zulawski parvient à quitter in extremis la Pologne et se réfugie aux États-Unis. Seulement, c’est dans cette même période qu’il apprend que sa femme décide de le quitter pour un autre homme. Pris dans une spirale infernale, il va plonger dans l’alcool et accoucher du scénario de Possession en moins d’un mois. Fort du succès de son film L’important C’est d’Aimer, il parvient à réunir un budget franco-allemand pour aller tourner son film en Allemagne, au plus près de la frontière de son pays d’origine là où le capitalisme et le communisme se livrent une guerre sans merci. Possession ne sera pas qu’une histoire d’amour torturée donc, il y sera question de critiques idéologiques et spirituelles également où les allégories sur le double foisonneront de toute part.

En tenant compte du point de départ susmentionné, il devient un peu plus facile d’aborder Possession. Non pas que le film va se révéler à nous comme une évidence, ce serait mal connaître le talent de Zulawski. Ce qui frappe d’emblée est à quel point la mise en scène épouse hystériquement ses personnages. Plongés dans un univers austère et totalement dépeuplé de toute vie, les héros de Zulawski se lancent dans une chronique cathartique où ils tenteront de se substituer de leurs idéologies et de tous les codes moraux inhérents à leur identité citoyenne. En ce sens, la critique la plus virulente du film n’est pas la fin de l’histoire d’amour entre Marc et Anna, sur laquelle il serait facile de faire un parallèle évident avec Zulawski et son divorce chaotique. La critique la plus acerbe concerne la lutte entre communisme et totalitarisme qui installe le climat paranoïaque recherché par son réalisateur. Zulawski y voit une sorte de possession démoniaque de ces idéologies qui contrôlent la vie privée des individus. Petit à petit, Anna et Marc se sortent de leur enveloppe corporelle « communiste » pour finir par y incarner un idéal totalitaire en fin de métrage. Non pas que Zulawski prenne parti pour le totalitarisme, puisqu’il s’attache à nous faire endurer l’émergence du mouvement dans une douleur des plus extrêmes. De fait, sa réalisation est en perpétuel mouvement. Entre travellings endiablés, plans-séquences vertigineux, cadres géométriques ultra précis…Possession est un vivier inépuisable d’analyse technique. Il y a un boulot formidable pour y faire vivre la désolation de manière chaotique. Choisir de situer ses actions au plus près du mur de Berlin permet à Zulawski de ne jamais lâcher ses objectifs de vu. De plus, il désarticule les actions, demande à ses acteurs de plonger dans une folie perpétuelle absolument délirante. Quand bien même Isabelle Adjani a donné tout ce qu’elle pouvait donner, et on en a suffisamment parlé partout sur la toile, il ne faut pas oublier Sam Neill qui livre une prestation hallucinée également. Prêt à tout pour récupérer sa femme, Neill opère à une métamorphose, certes, moins visuelle, désarticulée et hystérique qu’Adjani, mais tout autant oppressante et bluffante. Outre le fait que Possession soit un film totalement emprunt des obsessions de son auteur, c’est un très grand numéro d’acteur et un travail d’orfèvres sur les symboliques techniques. Oui, car le film délivre autant de messages par ses non-dits que par ses dialogues.

On se répète, mais Possession est véritablement un vivier d’informations inépuisable qui fascine toujours autant 40 ans après sa sortie par les thématiques abordées, son jusqu’au boutisme absolu et sa noirceur dévorante. S’il fallait découvrir le cinéma d’Andrzej Zulawski avec Possession, pour sûr que le film se chargera de trier définitivement les plus courageux des plus réfractaires. Une entrée en matière qui transpire le body-horror de tous ses pores où les matières organiques et autres fluides corporels achèveront les théories avancées par son auteur. Possession est une claque viscérale dont on ne s’en remet pas d’un simple revers de main. C’est un film à découvrir impérativement en étant sérieusement averti, et à ne pas voir un jour où votre moral n’est pas au beau fixe. C’est un film qui implique et exige de son spectateur une totale dévotion et une soumission énergétique totale. Possession se redécouvre en salle dans un master ultra net pour une image plus froide que jamais, c’est d’une beauté sans pareil et le poids des années ne pèse absolument pas sur ses épaules. Possession est définitivement un grand film. On se permet de l’affirmer même si on n’en a compris qu’une infime partie, sic !

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