Suprêmes : Fais pas traîner ton film…

Nique Ta Mère. (1) insulte crachée à la face de l’ordre établie, taguée un peu partout dans les cages d’escalier des banlieues franciliennes et autres. (2) nom du plus célèbre groupe de rap français des années 90 principalement formé de Joeystarr (Didier Morville à la ville) et de Kool Shen (Bruno Lopes à la tess), tous deux originaires de Seine Saint-Denis (9-3) et également connu sous le label de Suprême NTM.

Il le fallait, inévitablement : sortir une biography picture sur le groupe NeuTeuMeu devait être, un point c’est tout. Parce que Ma Benz, parce que Pose ton Gun, parce que Nike la Police, parce que C’est clair, parce que 93 représente… Parce qu’en seulement quatre albums studios, un Zénith de 1992 resté dans les annales et quelques démêlés avec une justice (nique sa mère) faisant peu cas de la liberté d’expression, NTM a marqué l’Histoire du hip-hop et du rap français, fort d’un Joeystarr à la voix éraillée, agressive et caverneuse et au sang chaud bouillant bien comme il faut et d’un Cool Shen plus sage et consciencieux, véritable catalyseur du groupe. C’est avec une certaine impatience que nous attendions la projection de ce titré (au pluriel, s’il vous plaît…) Suprêmes de Audrey Estrougo présenté la nuit dernière au 74ème Festival de Cannes en séance de minuit, soirée festive tenue en compagnie – entre autres – du producteur Christophe Rossignon, du DJ Cut Killer et de – of course – Didier Morville.

Projection, donc. D’emblée Estrougo nous plonge les yeux et les oreilles au seuil du deuxième septennat de Mitterrand, documentant classiquement son biopic : déjà l’opprobre des politiques, le déni des misères et le fameux « malaise des banlieues » (du moins aux dires de l’ancien président de la République). Déjà les jeunes kaïras , les « petits monstres » qui taguent à qui mieux mieux dans les couloirs du métro parisien jusqu’à graffer un gros SUPRÊMES sur un wagon… Puis le film nous présente deux jeunes potos (Didier et Bruno, respectivement et brillamment interprétés par Théo Christine et Sandor Funtek) errant dans les bas-fonds du 93 et cherchant un moyen d’exprimer – et avec urgence – l’ignominie de la justice et celle de la police… S’ensuivront : un concert limite improvisé, surtout prétexte à rabattre le caquet d’un adversaire (Solo) ; la rencontre météorique avec deux grands producteurs ouvrant du jour au lendemain les portes de la gloire à nos deux lascars ; et puis le succès, la foule, la dissociation de la tribu puis l’apothéose, enfin…

Au sortir du film que reste t-il de la proposition de Estrougo, Rossignon et consorts ?… Ni plus ni moins qu’un biopic de facture plus que correcte, au casting particulièrement étudié et à la reconstitution « historique » redoutablement efficace et chiadée. S’étalant sur les quatre premières années du groupe (de 1989 à 1992, ndlr) le récit de Suprêmes montre avant tout la success story de Joeystarr et de Kool Shen, binôme accompagné d’une trentaine de partenaires de scène surtout là pour décorer le mic-mac. En effet si la fabrication de cette fiction intelligemment menée par la réalisatrice et son équipe s’avère tout à fait propre et savamment documentée elle reste dans le même temps cruellement convenue et dépourvue d’audaces réelles. Tel est le hic de Suprêmes : partir d’un sujet et d’un univers sensibles et sans langue de bois pour finalement accoucher d’un produit tiré à quatre épingles au coeur duquel rien de dépasse, où aucune prise de risque ne se fait véritablement sentir et où le manque d’aspérités demeure tangible à chaque instant. Tous les passages obligés du genre y sont : débuts difficiles avec conflit paternel et déshéritement à la clef, séquence de concert filmée en temps réel avec caméra embarquée à l’appui, rivalité des deux chanteurs finalement jugulée par le triomphe d’un ultime spectacle en forme d’apogée en suspens dans les dernières secondes du métrage…

Ainsi Audrey Estrougo s’attèle à ne montrer que la période faste du groupe NTM, éludant bon nombres de cas limites liés à leur renommée (à peine un concert clandestin à Mantes-la-Jolie suite au refus de la municipalité d’ouvrir une salle en leur honneur, en raison de leur prétendue incitation à la violence à l’encontre des forces de l’ordre…) et livrant un long métrage lisse et presque inoffensif dans sa globalité. C’est en cela que Suprêmes déçoit considérablement, tant le caractère écorché vif de Joeystarr et le flow virtuose de son comparse auraient mérité un traitement plus haut en couleurs, plus fou, plus audacieux en somme. L’ensemble réserve malgré tout de solides informations à l’adresse des néophytes, tant la portée documentaire opérée par la réalisatrice tient de la réussite et du bel emballage. Nous resterons finalement très mitigé face au résultat de cette biography picture rondement, mais presque trop tranquillement, menée par Estrougo et l’ensemble des comédiens…

1 Rétrolien / Ping

  1. Hip-Hop et Cinéma : Quand un mouvement contestataire devient objet de culture -

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*