The Father : Les vestiges d’un homme

Dramaturge reconnu, auréolé d’un succès aussi bien en France qu’à l’international, Florian Zeller a fini par céder aux sirènes du cinéma et réalise avec The Father son premier long-métrage, adapté de sa propre pièce montée en 2012 avec Robert Hirsch. C’est peut-être la pièce la plus connue de sa carrière, déjà adaptée en 2015 avec Floride qui marquait le dernier rôle de Jean Rochefort au cinéma. Mais puisque Floride en était une adaptation libre et plus légère, il n’est pas étonnant de voir Zeller revenir à l’essentiel de sa pièce, ici bien épaulé par Christopher Hampton à l’adaptation anglophone pour un film à la distribution prestigieuse permettant un rayonnement indéniable à l’international, marqué par deux Oscars (un pour l’adaptation et un pour Anthony Hopkins, plus vieux récipiendaire de la statuette à ce jour). C’est donc précédé d’une sacrée réputation que The Father arrive enfin en salles chez nous afin que nous puissions le découvrir dans toute sa force.

Et de la force il y en a dans le film ! Avec The Father, Zeller entend nous plonger dans la psyché tourmentée d’un vieil homme sombrant dans la sénilité et la démence. Alors que son état se détériore et que ses repères s’effacent, Anthony est de plus en plus dérouté par ce qu’il vit. Des inconnus se trouvent dans son appartement, sa fille lui annonce qu’elle part pour Paris puis lui déclare qu’il n’en a jamais été question, son aide à domicile ressemble à sa fille dont il a oublié le décès… Rarement une œuvre nous avait plongé de façon aussi proche et aussi véridique auprès de la vieillesse et de la sénilité, au plus près de la maladie et du temps qui passe, effaçant irrémédiablement tout sur son passage. Dans le même registre, nous ne voyons que le superbe Amour de Michael Haneke à avoir réussi à capter les ravages du grand âge de façon réaliste, en collant au point de vue des personnages vieillissants.

Généralement le cinéma a la pudeur de nous offrir des personnages perdant la raison à travers un point de vue extérieur, celui des proches pour qui cela est compliqué. Mais en plongeant son spectateur dans le point de vue tourmenté de son personnage (comme Falling a pu le faire tout récemment dans une tonalité différente mais avec néanmoins beaucoup de brio), The Father vient décontenancer et nous tend un miroir terrifiant à mesure que le récit avance puisque nous sommes tous condamnés à vieillir. Le film est brillant car sa construction permet de parfaitement appréhender les différents états de la démence pour mieux nous les faire comprendre et réaliser combien ce qui est dur pour les proches l’est également pour la personne malade. Dans les moments les plus déchirants de The Father, Anthony réalise qu’il perd la raison et n’a plus toute sa tête et dans des moments de détresse absolument bouleversants, ne sait pas s’il doit lutter ou au contraire se taire car il serait absolument impossible de faire comprendre aux autres ce qu’il traverse. Or, nous faire comprendre ce qu’il traverse c’est exactement ce que fait le film, avec un brio indéniable.

Evidemment Florian Zeller est parfaitement aidé. S’il a encore quelques progrès à faire sur le plan de la mise en scène (bien que celle-ci soit généralement au cordeau, ne relâchant jamais la tension, certaines scènes se montrent un peu moins maîtrisées), le cinéaste/scénariste/dramaturge est entouré d’un casting impeccable pour donner vie à ses mots et ses personnages. Tous les rôles secondaires, d’Olivia Colman à Rufus Sewell en passant par Olivia Williams, Imogen Poots et Mark Gatiss sont impeccables mais c’est Anthony Hopkins qui se taille la part du lion et livre une prestation tellement bouleversante qu’il a amplement mérité son Oscar. Son interprétation dans le film est dense et complexe, jouant avec toutes les nuances par lesquelles une personne atteinte de démence sénile peut passer : la colère, la frustration, la confusion, la tristesse, l’accès de jovialité brutale, l’incompréhension, la solitude, l’indignation.

Dénuée d’artifices, livrée avec une émotion brute et sincère, la composition d’Hopkins prend au cœur et remue notre âme comme rarement elle a été remuée. Pour ce formidable acteur, qui avait tendance à toujours cabotiner en jouant plus ou moins le même genre de rôles ces dernières années, c’est la preuve éclatante d’un talent toujours vif, ce rôle restera sans doute, avec Le silence des agneaux, Les vestiges du jour et Magic comme l’un de ses plus marquants et il n’est pas dit qu’il en retrouve un aussi formidable d’ici la fin de sa carrière. La rencontre entre cet immense acteur et Florian Zeller a en tout cas produit un film à découvrir d’urgence et marque la naissance de Zeller cinéaste dont nous serons très curieux de ses prochains essais. S’ils sont aussi bouleversants, nous sommes preneurs !

2 Rétroliens / Pings

  1. Supernova : Tout est une question d'acting -
  2. Ron débloque : Tout comme les intentions du long-métrage. -

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