Édito – Semaine 13

Au début nous étions partis pour faire un nouvel édito rempli de colère, d’indignation et d’inquiétude face à la situation sanitaire et la crise majeure que connaît le secteur culturel en France (où notre Ministre de la Culture est actuellement hospitalisée et sous oxygène, triste ironie symbolisant bien l’état de la culture chez nous) et même partout dans le monde avec la SVOD s’imposant de plus en plus comme un modèle adopté par de nombreux studios. Et puis nous avons appris la mort de Bertrand Tavernier. Et la colère, l’indignation et l’inquiétude ont été balayées par la tristesse.

Tristesse de perdre un phare dans nos vies de cinéphiles, un passeur éclairé, toujours passionné, toujours disponible pour parler des films, digressant plus volontiers sur les films des autres que les siens. Sa carrière de cinéaste est pourtant riche, l’une des plus éclectiques du cinéma français. Il avait abordé quasiment tous les genres, avec une gourmandise palpable. On lui doit la meilleure adaptation à l’écran d’un roman de Jim Thompson (son fabuleux Coup de torchon) et certains des plus beaux rôles de ses collaborateurs (Michel Galabru, Philippe Noiret, Philippe Torreton, Jacques Gamblin). Insatiable, jamais avare en coups de gueule, cinéaste engagé et amoureux transi du septième art (personne en France n’en parlait mieux que lui, avec ses livres, son Voyage à travers le cinéma français et son blog qu’il mettait régulièrement à jour), Tavernier était un peu la figure tutélaire de chaque cinéphile, une figure bienveillante qui éclairait de ses lumières notre chemin à travers les méandres du septième art et favorisait des découvertes.

À titre personnel (et vous me pardonnerez chers lecteurs de quitter le ‘’on’’ impersonnel et habituel de l’édito le temps d’un paragraphe), j’avais, comme tant d’autres jeunes cinéphiles, une grande admiration pour lui. Marqué assez jeune par la découverte de Coup de torchon, Bertrand Tavernier m’a ouvert les portes d’un cinéma français auquel j’étais trop facilement réfractaire en tant que jeune ado biberonné au cinéma américain. Avec Bertrand Tavernier, je découvrais que le cinéma français était bien plus fertile que je ne le pensais. Etudiant en cinéma par la suite, c’était le moment imparable pour le rencontrer en personne. Toujours abordable, présent lors de nombreux événements organisés dans les cercles cinéphiles, j’ai eu l’occasion de le croiser à deux reprises. Une fois très brièvement et une, plus longuement à l’issue d’une projection de Capitaine Conan où nous avions justement parlé de Jim Thompson tandis que je lui faisais signer mon DVD de Coup de torchon (forcément). Une conversation de quelques minutes, le temps d’échanger une anecdote et de le remercier pour son travail éclairant (je m’étais fait offrir quelques Noëls auparavant le pavé Amis Américains). Il ne fait aucun doute que ces remerciements, il les avait déjà entendus à la pelle mais il semblait sincèrement touché, ravi d’avoir pu éclairer de sa lanterne le chemin d’un jeune cinéphile. Il m’a très certainement vite oublié, noyé dans la masse de tous ceux qu’il rencontrait et qui étaient aussi passionnés que moi mais ça n’enlève pas le bonheur que j’ai ressenti lors de cet échange car il est important de pouvoir dire merci aux gens qui nous ont guidé dans cette vie. Je ne vais rien dire d’original en achevant cet édito mais il faut bien l’écrire et tâcher d’accepter sa disparition. Bertrand Tavernier était un grand cinéaste, un immense cinéphile et notre phare à tous, il va cruellement nous manquer.

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