Succession : La foire aux ambitions

Il y a des séries dont on ne parle pas assez. Succession fait clairement partie de cette catégorie, lancée sur HBO en 2018 de façon assez discrète, largement sous-estimée par une bonne partie du public. Sa deuxième saison en 2019, couronnée par plusieurs Emmy Awards en 2020 a permis à la série de mieux se faire reconnaître. Bien qu’encore peu connue du grand public (même si les nombreux articles parus lors de la diffusion de la seconde saison lui ont valu énormément de reconnaissance, y compris en France), Succession est devenue, en l’espace de deux saisons et vingt épisodes, l’une des meilleures séries actuelles ce qui veut dire beaucoup quand on sait la quantité de séries disponibles de nos jours.

Mais qu’est-ce qui rend Succession si brillante ? On a souvent présenté la série comme étant du Shakespeare chez les Lannister de Game of Thrones. La description a beau être racoleuse, elle n’en est pas moins totalement vraie. L’intrigue tourne autour d’un empire bâti par le patriarche Logan Roy (largement inspiré par Rupert Murdoch, à la tête de News Corp, un immense conglomérat médiatique). Parti de rien, Logan (Brian Cox) a créé Waystar Royco, désormais un groupe médiatique contrôlant journaux, chaînes de télévision, studios de cinéma, parcs d’attractions et croisières de luxe, le tout valant bien évidemment une fortune. Logan a quatre enfants. Connor (Alan Ruck), l’aîné issu d’un premier mariage s’est éloigné des affaires familiales pour s’isoler dans un ranch avec ses lubies et fait la risée de sa famille pour sortir avec une escort-girl beaucoup plus jeune que lui. Kendall (Jeremy Strong), héritier potentiel sorti de ses problèmes d’addiction, est un type intelligent écrasé par l’ombre de son père à qui il veut absolument plaire. Roman (Kieran Culkin) est une grande gueule n’ayant pas l’air de comprendre grand-chose à ce qu’il se passe et doté d’une sexualité pour le moins perturbée. Shiv (Sarah Snook) s’est elle aussi éloignée des affaires familiales pour tremper en politique mais n’en demeure pas moins remplie d’ambition et en farouche animosité avec Marcia (Hiam Abbas), la troisième femme de Logan. A cette famille vient se greffer Tom (Matthew Macfadyen, l’inoubliable Darcy de Orgueil et Préjugés), fiancé de Shiv, obséquieux au possible, désireux de se faire accepter par la famille, lui venant d’un milieu beaucoup plus modeste et le cousin Greg (Nicholas Braun), à la recherche d’un emploi, tâchant d’obtenir les faveurs de Logan tout en découvrant un monde dont il ne possède absolument pas les codes.

La série commence alors que Logan s’apprête à laisser les rênes de la société à Kendall. Mais se ravisant, Logan décide de rester encore à la barre un moment, laissant son fils sur le bas-côté. Succession va alors mettre en place rivalités, coups bas, manipulations, trahisons, mensonges et pressions psychologiques. Alors que la capacité de Logan à continuer de régner est mise en cause, les enfants et collaborateurs proches se déchirent pour savoir qui sera le successeur en titre, l’héritier capable de porter la couronne. Si cette idée est au cœur même de Succession (puisqu’elle en fait son titre), la série n’en repose pas moins sur d’autres ressorts : la menace imminente d’une OPA et du dévoilement d’un scandale de haute ampleur concernant les croisières (lieu de relations sexuelles non consenties et de décès étranges) viennent se greffer à l’intrigue principale, forçant la famille Roy à se battre pour son empire tout en continuant à se faire de jolis coups bas pour rester dans les faveurs du patriarche.

Patriarche qui, magistralement interprété par Brian Cox (multipliant les sautes d’humeur et balançant des ‘’fuck off’’ à tour de bras) règne implacablement sur sa société aussi bien que sur ses enfants. Ceux-ci ne vivent que dans l’ombre terrifiante de leur père, ogre monstrueux capable d’écraser sur son passage ceux qui le gênent, y compris ceux qu’il a enfanté. On le comprend très vite, si tous les personnages sont des belles enflures, c’est parce qu’ils sont conditionnés par le milieu dans lequel ils ont grandi. Contrairement à Logan (auquel la saison 2 dessine un peu le passé, laissant apercevoir quelques stigmates expliquant en partie le personnage), les enfants Roy ont connu l’opulence dès leur naissance et n’ont absolument aucune connaissance du monde réel. Qu’ils demandent à leur père un prêt de 100 millions de dollars comme on demanderait dix euros aux nôtres ou qu’ils organisent des soirées où seule la richesse extérieure compte (et tant pis si au fond tout le monde s’emmerde), les Roy sont totalement déconnectés. Dans leur monde, le capital est roi, le pognon est la seule chose qui les fait tourner. La preuve, chez Waystar Royco au sein des croisières, on considère la mort de migrants ou de prostituées comme accidents mineurs, évoqués par l’acronyme NRPI (no real person involved – pas de personne réelle concernée).

Le titre de l’épisode 2 de la première saison (Gros merdier dans l’usine à cons) pourrait ainsi résumer à lui seul une bonne partie de la note d’intention de la série. Car oui, vous l’aurez compris, Succession comporte dans sa galerie de personnages uniquement des cons et des salauds, des personnes dénuées d’empathie, œuvrant pour leur ambition personnelle au détriment des sentiments humains. Dans Succession si l’on ne parle pas argent, manœuvres pour en gagner ou transactions financières, on ne dit rien. Les personnages ne communiquent pas entre eux sur leurs sentiments et chose terrible, les parents sont les premiers à ne rien vouloir savoir des problèmes de leurs enfants et si c’est le cas, ce n’est certainement pas pour les aider mais pour les manipuler. Comment dès lors adhérer à la série et à cette belle galerie de fumiers ?

Le tour de force de Succession et de l’écriture de Jesse Armstrong et ses collaborateurs est de mélanger les genres : thriller, drame, soap, comédie. Les rebondissements sont nombreux, la tension toujours ménagée (chaque épisode est généralement centré sur un évènement en particulier – un anniversaire, un gala de charité, un séminaire, un mariage, une rencontre au sommet – permettant ainsi de concentrer ses enjeux sur un délai assez court, ce qui n’empêche pas les ellipses entre les épisodes) et surtout, et on ne le dit pas assez, la série est drôle. Armstrong, habitué à l’humour (il a bossé entre autres sur la géniale The Thick of it) verse ainsi régulièrement dans la satire et c’est l’ironie avec laquelle il dépeint ses personnages et la fulgurance avec laquelle les lignes de dialogues fusent que Succession se montre souvent très drôle.

Qu’il nous présente des situations invraisemblables à notre niveau de richesse et d’humanité (jusqu’à un humiliant jeu où pour découvrir un traître se cachant dans ses rangs, Logan les fait imiter les sangliers à quatre pattes en leur jetant des saucisses) ou qu’il montre combien les personnages sont centrés sur eux-mêmes, Jesse Armstrong semble prendre un certain plaisir à nous montrer que ces personnages, aussi riches soient-ils, sont profondément malheureux. Et c’est précisément quand ces personnages fendent l’armure et révèlent, au détour d’une scène une humanité non soupçonnée que Succession fait mouche. Saluons à ce titre la subtilité infinie des scénaristes qui n’excusent jamais les personnages mais sont capables de leur offrir un beau moment parfois bouleversant à l’image de Kendall, fils brisé souhaitant désespérément avoir l’estime et l’amour de son père ou de Tom qui s’avère être plus que le futur gendre courant après l’argent que ses premières scènes le laissaient transparaître, réellement amoureux de Shiv tout en étant pas si heureux que ça auprès d’elle.

Brillante, Succession est d’une qualité frôlant la perfection. Charge corrosive contre le capitalisme gangrénant notre monde, creusant en filigrane le portrait d’une Amérique où l’argent et l’information (même fausse) fait la loi, la série brille par sa qualité d’écriture (on est dans la dramédie la plus pure car les rires que nous arrache certaines scènes ne dépouillent jamais les personnages de leurs problèmes et de leurs enjeux qui sont pris au sérieux) et d’interprétation, chaque acteur trouvant là un rôle incroyablement foisonnant et le casting a si bien pris ses marques qu’en saison 2, un seul regard suffit pour interpréter toutes les émotions d’un personnage.

Régulièrement complétée par des guests de haut vol (James Cromwell, Holly Hunter, Danny Huston, Cherry Jones, Fisher Stevens), Succession doit également beaucoup à sa réalisation, caméra à l’épaule empruntée à Adam McKay (qui réalise le pilote et produit la série) pour mieux capter l’énergie se dégageant des échanges entre les personnages, qui sont toujours d’une extrême tension. Si l’on ajoute à ça la musique de Nicholas Britell, accompagnant le meilleur générique de ces dernières années et si l’on vous avoue que vos repas de famille sembleront bien ternes en comparaison de ceux de la famille Roy, soyez assurés de nous croire quand on vous dit que Succession porte, en ces deux premières saisons (dont la deuxième a une belle montée en puissance jusqu’à un final ravageur), toutes les marques d’une immense série dont on parlera encore bien des années après sa diffusion. Sur ce point, on est prêts à miser tout notre capital, même s’il n’est rien comparé à celui des Roy…

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