Mandibules : Les deux corniauds et la mouche géante

Quentin Dupieux est véritablement ce que l’on pourrait communément appeler un Alien. Un être étrange dont l’univers créatif n’appartient qu’à lui-même et dont il n’a pour le moment jamais dévié, depuis déjà treize ans qu’il réalise des longs métrages pour le cinéma. En 2007, donc, lorsqu’il débarquait aux yeux du grand public avec Steak alors que personne ne savait qui il était, qui plus est avec en têtes d’affiche le duo Eric et Ramzy, il n’y avait pas d’attente particulière à son égard et le public ayant payé un ticket pour voir le film s’attendait sans doute à une comédie lambda, de celles auxquelles il avait été habitué précédemment avec le célèbre binôme. Forcément, le résultat a dû faire un sacré effet à ces personnes qui débarquaient alors en terrain inconnu, là où toute habitude de spectateur se voit violemment malmenée, au gré des pérégrinations surréalistes de ses personnages, et d’un rythme apathique totalement éloigné des canons habituels du genre populaire. Ce n’était donc pas du côté du grand public que la notoriété du réalisateur allait opérer, mais plutôt grâce à un public, disons plus arty, et donc plus réceptif à ce type d’humour non-sensique. La « gloire », si on peut l’appeler ainsi, viendra dès son second long-métrage (Rubber), et son concept imparable : un pneu tueur et télépathe sur fond de commentaire méta poussé à l’extrême sur la société du spectacle, avec ces spectateurs fictifs regardant le film se déroulant à l’écran avec des jumelles. À partir de là, Dupieux sera donc identifié auprès d’un certain public, et c’est à intervalles réguliers qu’il nous offrira ses livraisons atypiques.

Après quelques films ayant poussé les mises en abyme à un point d’extrémité au-delà duquel il aurait été difficile de continuer à le suivre, il nous a donc offert l’année dernière un Daim fort délectable, qui au-delà de son univers toujours aussi surréaliste, aura réussi à se renouveler, tout en gardant les bases. On peut réellement parler de mécanique Dupieux dans le sens où tous ses films, désormais, pourraient débuter par un « et si on disait que ? » permettant de briser d’emblée l’incrédulité du spectateur prêt à le suivre (ou pas) dans ses délires. C’était précédemment l’histoire de ce type obsédé par sa veste en daim qui se mettait à tuer toute personne portant un manteau similaire, et c’est désormais ce Mandibules au pitch totalement frappé, mais que l’on avale d’emblée sans se poser de questions. À savoir, un gros glandeur à la rue, qui accepte pour se faire un peu de fric facile de jouer le transporteur pour une connaissance, jusqu’à croiser sur sa route un ancien pote qu’il embarque avec lui. Dans le coffre de la voiture qu’il a volé, un bruit se fait entendre. A l’intérieur, roulements de tambour : une mouche géante ! Et oui, vous avez bien lu, sauf que là où ce simple argument pourrait chez n’importe qui d’autre donner lieu à une pantallonade cynique et volontairement nanardesque, Dupieux, lui, respecte trop le genre de l’absurde pour s’abaisser à ce type de sinistres productions. Perpétuant donc ce petit théâtre du surréalisme qui lui est cher, il nous fait accepter l’excentricité de ce pitch, et passée l’éventuelle surprise de la découverte de cet univers insensé, le but ne sera pas de faire dans la surenchère, mais de savoir comment faire avancer ses personnages dans ce monde semblant dénué de sens.

Ces derniers ne semblent jamais étonnés du délire ambiant, et voient tout de suite dans la découverte de cet étrange spécimen l’opportunité de se faire du fric facile. « Tiens, et si on dressait cette mouche géante pour commettre des délits à notre place ? » ! Et après tout, pourquoi pas, semble être le moteur du dispositif d’écriture de Dupieux, et force est de constater que ça marche. Car il ne prend pas son univers de haut, qu’il assume ses excentricités, et qu’il continue à travailler ce faux rythme, quasi Lynchien, dans ces décors désertiques où, durant un moment, nos deux énergumènes semblent être les derniers êtres humains sur terre, comme perdus dans un no man’s land sans but et sans issue. Même s’ils croiseront bientôt la route d’autres personnes, appuyant encore l’impression que tout ceci ne mène nulle part. Mais là où ce système pourrait rapidement trouver ses limites, le cinéaste semble avoir atteint ici la pleine maîtrise de son style, et en pleine possession de ses moyens, il ne cherche pas à voir plus haut que ce que le pitch permet, le résultat tenant ni plus ni moins dans ses promesses de base. Ce qui pourrait sembler manquer d’ambition, mais se montre en réalité beaucoup plus rigoureux que ce que l’on pourrait penser.

On se pose souvent la question, quels que soient les cinéastes, de la façon dont ces derniers agencent tous les éléments de leurs scénarios, par quoi ils commencent et s’ils ont déjà tous les éléments constitutifs du résultat final en tête dès le début. C’est d’autant plus vrai avec Dupieux que les personnages eux-mêmes semblent à chaque instant se poser la question sur la façon dont relancer l’intérêt de ce qu’ils sont en train de vivre. Comme une impression de work in progress évoluant au fil des idées germant à l’esprit du cinéaste. Et malgré cette impression de flottement tout à fait assumé et maîtrisé, le tout est d’une fluidité narrative exemplaire, tout semblant à sa place, bien agencé, sur une durée une fois de plus miniature (moins d’1h20). Nulle complaisance de sa part, nul besoin de voir plus grand que son sujet, il n’y a rien en trop ici, ni d’élément manquant. Lorsque le film se termine, on a cette sensation d’évidence face au pitch le moins évident qui soit, d’une crétinerie fascinante. Car à force de travailler cette science du « no reason » chère à son coeur, cette étrangeté finit par en devenir quasiment vertigineuse. Et si tout ceci, derrière ses apparences de gentille potacherie presque digne d’un « Eh mec! Elle est où ma caisse ? », était en réalité l’humour le plus sophistiqué qui soit ? De l’art de plaire aux intellos avec des pitchs de série Z !

Là est toute la force de ce cinéma modeste en apparence, en réalité maîtrisé sous ses moindres aspects, à la direction d’acteurs rigoureuse, riche de moments presque malaisants dans cette insistance à appuyer sur l’absurdité ambiante, de runnings gags hilarants (le check très particulier des deux « héros), et d’idées improbables mais payantes (le personnage de Adèle Exarchopoulos, impossible sur le papier, mais ahurissant à l’écran). Les détracteurs habituels ne changeront sans doute pas d’avis, les autres resteront également sur leur positions, mais une chose est sûre, en cette époque où la créativité n’a jamais semblé aussi mal en point, les propositions de Quentin Dupieux (alias Mr Oizo), n’ont sans doute jamais été aussi nécessaires et précieuses, car n’appartenant réellement qu’à leur auteur. Et s’il semble toujours difficile à leur issue de déterminer la part de génie ou de fumisterie à l’oeuvre, il reste au moins une évidence, que l’auteur n’a pas dit son dernier mot. On attendra donc la prochaine livraison avec la même curiosité, car on sait que le résultat ne sera pas banal et proposera toujours ces instants de trouble où tout semble possible. En bref, tout ce que l’on peut attendre du cinéma.

2 Rétroliens / Pings

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