Dark Waters : Pour ré-apprendre à se révolter

Il y a des films, comme ça, qui nous rappellent à quel point le cinéma peut être source de révolte intérieure chez ses spectateurs, et qui tout en ne prétendant pas pouvoir changer le monde (il faudrait être naïf ou arrogant pour cela), font néanmoins office d’utile piqure de rappel sur la nécessité de ne pas se laisser engloutir par les soi-disant intouchables de ce monde. Le nouveau long-métrage de Todd Haynes, novice en la matière, fait partie de cette lignée d’œuvres, majoritairement américaines, ayant fait de l’investigation de personnages en quête de justice, leur moteur principal, à partir de sujets politiquement forts. Les 70’s auront été particulièrement fécondes en la matière, avec les films de Alan J. Pakula (Klute, Les hommes du président) notamment, et le genre est actuellement devenu l’apanage d’un cinéma plus académique, idéalement conçu pour les Oscars, avec des titres tels que Spotlight et Scandale, manquant parfois un peu de nerf pour pouvoir prétendre atteindre la puissance d’évocation universelle des films matriciels du genre. Heureusement, il n’en sera rien ici, pour la simple raison que la base du projet vient d’un article du New York Times que l’acteur principal (qui se fera également producteur à l’occasion) Mark Ruffalo, avait lu, lui ayant donné envie très rapidement d’en tirer un film, tant ce que cet article révélait était édifiant et terrifiant. Et en décidant de confier le projet à un cinéaste phare du cinéma Américain contemporain, réputé pour ses drames d’esthète hérités de Douglas Sirk, le comédien a eu du flair tant l’univers à priori éloigné du metteur en scène de Carol et Loin du paradis, se fond finalement bien dans ce sous genre qui avait bien besoin d’un petit dépoussiérage.

Centré sur la figure de Robert Bilott, au départ avocat pour un cabinet œuvrant pour la défense des industries chimiques, le film débute très rapidement sur l’interpellation de ce dernier par un paysan voisin de sa grand-mère, alarmé par le sort de son bétail, et flairant un empoisonnement de la campagne de son enfance par le groupe pétro chimique DuPont, qui se trouve être le premier employeur de la région. Très rapidement sensibilisé par l’enjeu, il va tout mettre en œuvre pour défendre ce qui mérite de l’être, et mettre en jeu l’équilibre de sa famille, voire sa vie, devenant progressivement paranoïaque, ce qui est plutôt compréhensible.

Démarrant très rapidement, sans introduction plombante, les enjeux se révèlent tout de suite au spectateur qui ne peut être qu’acquis à la cause en jeu ici, tant ces grandes entreprises dirigeant le monde réussissent au moins une chose, à savoir mettre toutes les personnes censées contre elles. La gageure ici consistait donc à rendre captivantes des scènes à priori ternes en terme de cinéma, d’un personnage investiguant, sans aucune forme de glamour, et passant beaucoup de temps à farfouiller dans des cartons et consulter des documents de long, en large. Mais le cinéma américain n’a de leçons à recevoir de personne en ce qui concerne ce type d’intrigue, et le cinéaste, pourtant peu rompu à l’exercice, s’acquittera de sa tâche avec un talent certain, maîtrisant très bien le crescendo.

Certes, les ficelles sont parfois assez grosses, et la mise en scène se perd dans des dialogues démonstratifs filmés à grand renfort d’effusions, pas forcément aidés par une direction d’acteurs un peu emphatique. Les crises conjugales inévitables dans pareil contexte peuvent parfois sonner un peu toc, ce qui n’est en aucun cas dû aux prestations très honorables des comédiens, à savoir Mark Ruffalo bien entendu, et Anne Hathaway, impliqués tous deux, mais dont les dialogues paraissent un peu forcés malgré tout. Mais si l’on réussit à faire abstraction de ces quelques clichés, et à passer outre une photographie admirable, mais pas forcément très attractive, avec ses tons volontairement maladifs et froids, logiques pour traduire les enjeux, et l’obsession par laquelle le protagoniste se retrouve très vite étouffé, on ne pourra que reconnaître pour le reste la force tranquille avec laquelle le récit est mené, ménageant ses moments de tension, ou de puissance dramatique, appuyant quand il le faut, l’aspect tragique de ce qui se joue là.

Certes, nous sommes bien dans un film américain, et les moyens employés pourront paraître un poil démonstratifs pour les esprits tatillons, et il est vrai que le film pâtit quelque peu de cette propension à ne rien laisser à l’appréciation du spectateur, à sans cesse tout expliciter par les dialogues. Tout ce qui doit être dit est dit et répété, le non-dit ne fait pas partie du vocabulaire des scénaristes, mais après tout, peut-on vraiment reprocher à un film de vouloir sensibiliser le public à un sujet grave, en utilisant tous les moyens à sa disposition pour arriver à ses fins ? C’est un cinéma adressé au plus grand nombre, tendant les bras pour se faire entendre, et ce sens de la rébellion ayant du mal à percer dans le cinéma d’aujourd’hui, on ne fera pas trop la fine bouche concernant le résultat.

S’il ne révolutionnera en aucun cas la grammaire cinématographique, ne prétendant d’ailleurs à aucun moment le faire, le résultat aura comme plus grand mérite de titiller notre fibre rebelle, au point de nous faire éprouver une vraie colère face à tous les stratagèmes mis en place par la firme surpuissante pour décourager ses accusateurs. Si les inévitables cartons explicatifs de fin laissent un peu d’espoir, il ne faut pas être dupe, et sans dévoiler l’issue de cette histoire, la seule certitude restera que le monde n’a pas été changé, que les puissants continueront à œuvrer plus ou moins consciemment pour la destruction de la planète, et qu’il sera plus que jamais nécessaire de faire entendre sa propre voix, et de défendre ce que l’on croit juste, même si tout reste toujours à recommencer. Oui, la mauvaise volonté de certains peut décourager, mais tant que les lanceurs d’alertes entêtés tels que ce Robert Bilott se feront entendre, il sera permis d’espérer un peu de justice.

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  1. Édito – Semaine 10 -

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