Le cas Richard Jewell : Une histoire américaine

On voudrait éviter de vous refaire le coup à chaque fois, et pourtant il faut se rendre à l’évidence, il est difficile de parler du nouveau film de Clint Eastwood sans le mettre en perspective avec tout ce qu’il a pu produire depuis, disons, American Sniper, sorti en 2015. Car à l’exception de son avant dernier, La mule, douce méditation d’un vieil homme au crépuscule de sa vie, s’interrogeant sur ses erreurs, et cherchant à se réconcilier avec son entourage, tous ses films réalisés depuis ont été des réflexions sur le mythe du héros américain contemporain, l’homme ordinaire dont le quotidien se retrouve chamboulé par un évènement incroyable lui donnant l’opportunité de se démarquer. C’était bien entendu le cas de Sully, ce pilote d’avion incarné par Tom Hanks, lui-même symbole de l’Homme bon et descendant de James Stewart, qui avait sauvé d’un destin tragique tous ses passagers en atterrissant en urgence sur les eaux glacées du fleuve Hudson, en 2009. Le film s’intéressait aux conséquences de cet acte de bravoure, à savoir que la direction l’accusait d’avoir pris des risques inconsidérés, là où il aurait pu prendre une décision plus sage. Eastwood s’interrogeait sur cette façon qu’avait l’Amérique d’ériger en héros un Monsieur Tout-le-monde tout en le vouant aux gémonies par la suite, sur la schizophrénie d’une nation procédurière ayant du mal à accepter qu’un homme seul puisse se démarquer. On passera poliment sous silence sa sortie de route du 15H17 pour Paris, quasi unanimement vilipendé comme un film sur les vacances de neuneus américains interprétés par les vrais protagonistes s’étant démarqué durant l’attentat manqué dans le Thalis en 2015, manquant du même coup du charisme nécessaire pour tenir un film fictionnel, en plus d’un fond jugé plus ou moins réactionnaire selon les sensibilités. Ce qui nous amène donc à ce cas Richard Jewell, qui là encore, va s’interroger sur cette notion d’héroïsme ordinaire, et sur l’incapacité à accepter qu’un homme ne cochant à priori pas les cases du parfait héros américain puisse accomplir un acte motivé uniquement par son sens du devoir.

Nous sommes en 1996, pendant les Jeux Olympiques organisés à Atlanta. Agent de sécurité, le personnage du titre est le premier à repérer un sac suspect, qu’il signale immédiatement. Il s’avère au final que celui-ci est bel et bien piégé, explosant quelques minutes plus tard. Mais la grande réactivité dont aura fait preuve Richard Jewell permettra de sauver la vie de nombreuses personnes, l’explosion ne faisant au final « que » des blessés et deux morts. Jusque-là, tout va bien, et l’agent de sécurité ayant toujours rêvé d’avoir son moment de gloire, et surtout de faire la fierté de sa maman, connait un regain de popularité, héros fulgurant d’une Amérique, qui quoi qu’elle en dise, est toujours fière, à juste titre, de pouvoir croire au moins un court moment qu’un homme puisse faire la différence et redonner un peu d’espoir à une nation. Cependant, ce bonheur sera de courte durée, l’enquête qui s’en suit concernant le ou les responsable(s) de l’attentat menant rapidement à la conclusion finalement bien pratique que le sauveur en est aussi l’auteur, tout simplement parce que plusieurs cas similaires ont déjà été recensés, de personnes voulant tellement se faire remarquer qu’elles commettaient un attentat pour pouvoir le déjouer elles-mêmes.

Dans le cas présent, Richard semble évidemment le coupable idéal, avec son surpoids, son zèle paraissant fortement suspect, et le fait qu’il vive encore chez sa maman à plus de 30 ans. Ce n’est tout simplement pas le profil idéal du héros selon l’Amérique. Alors la machine médiatique va se mettre en marche, inarrêtable, tout ça parce qu’une journaliste arriviste (Olivia Wilde, convaincante mais un brin handicapée par une écriture manichéenne) va vouloir tirer la couverture à elle en étant la première à récupérer le scoop. Alors elle va coller de près à un agent du FBI incarné par un Jon Hamm enfoiré à souhait, ne se préoccupant que peu de la moindre déontologie pourtant indispensable à son métier. Et la vie du brave Richard, certes pas très futé, mais attendrissant dans sa recherche de reconnaissance, de virer à l’enfer absolu.

C’est alors que le récit, jusque là un peu plan-plan, prend son envol, comme toujours avec le grand Clint, au moment où l’on s’y attend le moins et que l’on pensait l’avoir vu enfiler ses pantoufles, que l’on se retrouve finalement cueilli, et qu’il n’y a plus qu’à se laisser emporter par les émotions simples et pourtant évidentes, convoquées par un script certes un peu démonstratif, mais suffisamment bien écrit pour que l’on ne se pose rapidement plus aucun question. Richard est l’américain moyen, tel que le fantasme sans doute le cinéaste, simple, du genre à être vu avec condescendance par la plupart des gens, qui cherche juste à se faire sa place dans le monde, à exister, en faisant preuve d’une conscience professionnelle allant bien au-delà de ce que l’on attend de lui. Ce qui fait de lui le suspect idéal auprès des représentants d’autorités étatiques incapables de voir plus loin que le bout de leur nez, tellement paresseux qu’ils préfèrent prendre le risque de gâcher l’existence d’un brave quidam, en ayant parfaitement conscience des enjeux humains qui se jouent là, plutôt que de faire leur travail convenablement et de se rendre à l’évidence qui saute aux yeux, que leur coupable ne peut pourtant pas techniquement l’être. Les médias quant à eux, ne sont pas mieux lotis selon Eastwood, décrits clairement comme des rapaces se jetant sur la moindre opportunité pour eux, sans se soucier le moindre instant des vies brisées de par leur harcèlement. Face à cette description impitoyable et toujours surprenante de la part d’un républicain aussi endurci que Clint, de ces personnages voulus comme méprisables et sans ampleur humaine, se trouvent les petites gens, ceux du bas de l’échelle qui pourtant sont décrits comme bien plus importants, au premier rang desquels on retiendra l’avocat incarné par un Sam Rockwell une fois de plus flamboyant, et la mère du héros jouée par l’immense Kathy Bates, d’une telle densité que l’on se dit qu’elle pourrait nous lire le bottin en étant captivante et bouleversante.

Ces personnages sont parfaitement incarnés par les dialogues et l’interprétation des comédiens qui leur donnent une densité peu commune, existant réellement sous nos yeux, et menant lentement mais sûrement le récit vers des hauteurs humanistes rappelant le Clint des grands jours, celui des Million Dollar Baby ou Mystic River, celui qui vous émeut en un instant, par une situation, un regard, qui disent tout sans avoir besoin de trop en faire.

Certes, ce grand Monsieur va sur ses 90 ans, il vieillit, et laisse sans doute de manière moins subtile qu’avant sa profonde sentimentalité s’exprimer, ce qui se traduit par quelques moments un peu trop appuyés, notamment un face à face avec la presse, où Kathy Bates fait des merveilles et nous tire des larmes, simplement, par la grâce de son jeu, un instant qui pourrait être parfait, mais qui se voit quelque peu parasité par le montage, un contre champ sur les journalistes dévoilant dans le fond une Olivia Wilde d’un coup remplie de remords. Le basculement pourrait être passionnant mais se fait de manière trop abrupte par rapport à ce que le personnage était jusqu’à cet instant, rendant celui-ci peu crédible et digne d’une erreur de débutant. Mais au final, qu’importe, lorsque l’on se retrouve captivé par la relation d’une dignité bouleversante qui se tisse entre Richard et son avocat, par ces petits riens qui font la grandeur du cinéma de Clint, cette chaleur humaine qui a toujours fait ses plus beaux films, et qui donne de la grandeur à des objets par ailleurs d’un classicisme absolu, dans ce que le terme a évidemment de plus noble.

Une fois de plus, pas un plan, pas un instant qui ne paraissent de trop, tout coule de source, étant conduit avec la force tranquille propre à ceux qui sont arrivés à un point tel de leur carrière qu’ils ont totalement conscience de leurs qualités. Au point aussi d’avoir l’intelligence de savoir trouver le bon acteur pour son protagoniste principal. En effet, Paul Walter Hauser, s’il n’était jusque là qu’un de ces visages que l’on repère dans de nombreux films, parfois remarqués (on l’a vu notamment dans Moi, Tonya et BlackKKlansman), mais dont on ne connait pas le nom, explose littéralement à l’écran, et c’est Clint lui-même qui le voulait en voyant son profil, ne lui faisant même pas passer le moindre casting. Et pour le coup, on peut dire qu’il a eu du flair tant l’acteur fait des merveilles, par sa bonhomie naturelle, et la complexité qu’il donne à son personnage sans avoir l’air d’en faire des caisses. La consistance de son interprétation nous donne envie de le suivre jusqu’au bout de cette histoire simple mais si forte en émotions. Oui, assurément, ce Clint-là est un très bon cru.

1 Commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*