Takeshi Kitano : Violence et poésie

Déjà mis à l’honneur un peu plus tôt dans l’année du côté de La Rabbia avec trois sorties vidéos et une ressortie, Takeshi Kitano a cette fois les honneurs d’une mise en avant chez Wild Side. L’éditeur a en effet sorti, depuis le 21 novembre dernier, les premiers films du cinéaste en Blu-ray. Soit Violent Cop et Jugatsu, ses deux premières réalisations ainsi que Sonatine, son quatrième film. L’occasion de se plonger à nouveau dans l’univers de cet artiste total et de voir comment il a construit son style à travers ses premiers films.

Il faut dire que Takeshi Kitano est devenu réalisateur par hasard. Sur Violent Cop, il ne devait tenir que le rôle principal. Mais suite au désistement du réalisateur Kinji Fukasaku (à qui Kitano rendra une forme d’hommage avec Sonatine, largement inspiré par Guerre des gangs à Okinawa et qui se laissera diriger par Fukasaku dans Battle Royale), Takeshi Kitano reprend les rênes du film, légèrement pris au dépourvu. Difficile cependant de croire que sans cette expérience, Kitano ne serait pas devenu réalisateur. Quand on connaît sa carrière de cinéaste et sa façon si particulière de voir le monde, on se dit que tôt ou tard, il aurait franchi le cap. On ne peut que finalement remercier cet heureux accident du hasard ayant mis Kitano plus tôt que prévu sur les voies de la réalisation.

Violent Cop

D’ailleurs, l’homme ne se contente pas de reprendre simplement les rênes de Violent Cop. Il prend le temps de se poser et de retravailler le scénario, transformant profondément le film. De fait, même si l’on sent quelques défauts perfectibles çà et là, Violent Cop apparaît bel et bien comme une œuvre personnelle où le cinéaste met déjà en place sa marque de fabrique : longs plans fixes, décalage constant entre la bonhommie de ses personnages apparaissant presque immatures et la violence dont ils font preuve, rythme lent, poésie qui s’insuffle dans les situations les plus banales…En dynamitant les codes du film qu’il devait faire, Kitano impose sa marque dès le début de sa carrière. Il est d’ailleurs intéressant de remarquer que la plupart des éléments composant Violent Cop et Jugatsu se retrouveront dans toute la filmographie de Kitano, preuve que le cinéaste portait déjà en lui les germes de ses chefs-d’œuvre.

Jugatsu, réalisé en 1990 apparaît alors comme beaucoup plus personnel et encore plus radical. Comme Benjamin Thomas, maître de conférence et spécialiste de Takeshi Kitano, nous l’explique dans les bonus présents sur chacune des éditions, le premier plan d’un film de Kitano donne vite le ton de l’ensemble. Jugatsu commence dans des toilettes obscures et raconte l’histoire de Masaki, un jeune pompiste un peu empoté qui a le malheur de frapper un yakuza. Face aux menaces de représailles, Masaki part à Okinawa pour s’acheter une arme afin de mieux se défendre. De cette intrigue simple dont le déroulement pourrait au final tenir dans un court-métrage, Kitano développe encore plus son sens de la narration. Soit un style épuré, étirant volontairement le temps, trouvant sa force dans un délicieux mélange de comique et de violence.

Jugatsu

Plus que Violent Cop, Jugatsu déroute. Car Kitano n’explique quasiment jamais ce qui motive ses personnages. Il préfère laisser leurs visages stoïques (notamment le sien) être un tableau vierge sur lesquels on peut projeter nos humeurs. Certes, la mise en scène guide largement le spectateur sur la douce mélancolie que laisse poindre le cinéaste dans ses films mais il ne prend jamais son public par la main pour lui affirmer ce qu’il doit ressentir. Du cinéma de Kitano, on retient souvent la violence (souvent présente, c’est vrai, que ce soit à travers les claques, les coups de poings ou les coups de feu) mais on oublie de mentionner l’irrésistible fantaisie qui s’en dégage. Il faut voir Uehara, planquant une arme dans un bouquet de fleurs pour tuer son patron et déclencher une salve de tir accidentellement pour comprendre que Kitano ne manque pas de tendresse envers ses personnages.

Ce n’est pas pour rien que le cinéaste met souvent en scène des personnages lunaires, exclus des autres de par leur mentalité (Masaki est visiblement un peu plus lent que les autres) ou leur handicap (Shigeru dans A scene at the sea est sourd-muet). Même quand il met des figures ultra-référencées comme celles du yakuza ou du policier au cœur du récit, Kitano ne peut s’empêcher de les marginaliser. La plupart du temps, ce sont des types œuvrant au sein d’une ‘’famille’’ plus par défaut qu’autre chose, un peu lassés par la vie, se laissant porter sans trop s’agiter.

Sonatine

C’est là tout le sujet de Sonatine, le quatrième film de Takeshi Kitano (entre temps, il a réalisé A scene at the sea et démarré sa très belle collaboration avec le compositeur Joe Hisaishi) et son premier chef-d’œuvre. Toute la première partie de sa carrière a mené vers Sonatine, l’aboutissement d’un travail et premier grand sommet d’une œuvre hautement singulière. Encore une fois, Kitano joue avec les codes du genre. Le film commence par mettre en scène un règlement de comptes tout ce qu’il y a de plus banal entre yakuzas. Murakawa est le bras droit du chef d’un clan et est envoyé à Okinawa pour aider un autre clan à résoudre ses conflits. Mais quand les choses tournent mal, Murakawa et ses hommes sont contraints de se planquer dans une petite maison au bord de la plage. Pour tromper l’ennui, les yakuzas cèdent donc à l’appel du jeu : ils abandonnent leurs costumes noirs pour des chemises aux couleurs éclatantes, se tirent dessus avec des feux du Bengale, jouent au frisbee, pastichent les sumos et creusent des trous dans le sable pour piéger leurs camarades.

En déjouant totalement nos attentes, Kitano dirige son film vers quelque chose de plus intime, montrant que les yakuzas sont des enfants comme tout le monde. Quand le bras droit de Murakawa lui demande pourquoi il fait autant d’enfantillages (le mot est juste), celui-ci répond ‘’Qu’est-ce que je peux faire d’autre ?’’. En effet, livrés à eux-mêmes dans cette maison au bord de la mer, dépendants de la pluie pour se laver, attendant des nouvelles de la ville, les personnages de Sonatine profitent de l’accalmie pour s’amuser. Mais ce n’est pas parce qu’ils cèdent aux attraits du jeu que les personnages de Kitano oublient la gravité de la situation. C’est là tout le génie du cinéaste : montrer qu’il n’y a pas d’extrêmes dans la vie mais que les enfantillages et la violence brutale peuvent se côtoyer en une seule et même personne, souvent lassée de mener une vie étriquée par des codes absurdes.

Sonatine

Là où Kitano enfonce le clou, c’est quand il laisse naître la mélancolie chez Murakawa, l’un de ses plus beaux personnages. A une femme qui lui dit qu’elle admire les gros durs capables de flinguer quelqu’un comme ça, il répond : ‘’J’ai toujours la frousse. Quand tu as toujours la frousse, tu préfères mourir.’’ Car oui, on parle peu chez Kitano mais quand on parle, on révèle parfois des fragilités inattendues. Que l’on peut cependant déceler sur un visage le temps d’un plan, Kitano maîtrisant comme jamais la beauté de l’attente et l’amertume de la vie. Ces trois films édités par Wild Side en sont la preuve éclatante, permettant de redécouvrir un cinéaste majeur et unique en son genre.

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