Dennis Hopper : Le rêve américain dynamité

La ressortie en version restaurée 4K par Carlotta Films de The Last Movie, le deuxième long-métrage réalisé par Dennis Hopper nous a donné l’occasion de nous pencher un peu plus sur le parcours de cet acteur-réalisateur atypique, véritable gueule, figure emblématique de la contre-culture américaine depuis Easy Rider. Si la carrière d’acteur de Dennis Hopper est vaste, c’est sur ses talents de cinéaste que nous nous attarderons ici. Des talents que l’on peut voir dans sept films, certains étant de vrais requiems de l’Amérique. Si Dennis Hopper s’est beaucoup fait connaître par ses frasques sur les tournages où il était en permanence drogué (voyez Hearts of Darkness, le génial making-of d’Apocalypse Now pour avoir une idée de ses états sur les tournages) et par ses moments auto-destructeurs réalisés en public (son Russian Dynamite Death Chair Act réalisé en 1983 à Houston où il s’est assis sur une chaise entourée par plusieurs bâtons de dynamite qu’il a fait sauter !), il fut aussi un homme attentif à son époque et totalement lucide sur l’Amérique des années 60,70 et 80.

Easy Rider

A découvrir The Last Movie aujourd’hui, deux choses frappent. La première c’est qu’Hopper lui-même ne savait pas trop où il allait pendant le tournage (qui fut, selon ses dires, une longue orgie de sexe et de drogues). En effet, la narration de The Last Movie, racontant comment le tournage d’un western dans un village péruvien impacte les villageois même après le départ du tournage (ceux-ci construisent du matériel en osier et se tuent pour de vrai), est totalement éclatée. Centré sur le personnage de Kansas, un cascadeur ayant participé au tournage mais resté sur place avec une péruvienne nommée Maria, le film ne cesse de partir dans tous les sens, digresse, brasse une foule de thématiques, allant de la recherche du bonheur à la critique hollywoodienne en passant par une féroce charge contre le capitalisme américain, faisant d’un riche entrepreneur un porc stupide et transformant une bourgeoise en véritable nymphomane. On passe ainsi pendant tout le film à de longs plans-séquences visiblement improvisés (à l’image du dialogue de fin) puis à des séquences beaucoup plus découpées, le tout s’imbriquant dans un récit confus mais en même temps terriblement lucide. Deux ans après Easy Rider, ode à la liberté amère consciente d’être passé à côté du flower power des années 60 et annonçant avec ombrage les terribles années 70 (‘’we blew it’’ disait Peter Fonda dans le film), The Last Movie en forme le prolongement. Cette fois, le personnage cherche le bonheur en dehors de l’Amérique et c’est celle-ci qui le rattrape avec son capitalisme ravageur, son avidité et ses tentations.

The Last Movie

Tourné en toute liberté par un Hopper alors au sommet (après le succès surprise d’Easy Rider, Universal lui donna les plein-pouvoirs), The Last Movie est donc un fourre-tout de réflexions du cinéaste qui s’imbriquent difficilement tant le tournage chaotique se ressent derrière la moindre séquence. Hopper a cependant mis en place la même méthode de travail qu’Easy Rider : on part sur une base avec des copains (on y croise Dean Stockwell, Kris Kristofferson, Peter Fonda et même Samuel Fuller), on improvise des trucs et tant pis si l’image est un peu sale, tant pis si les plans ne sont pas beaux du moment que quelque chose est raconté. C’est d’ailleurs la principale force du cinéma de Dennis Hopper. Si l’on excepte Hot Spot qui bénéficie de plans particulièrement léchés, il n’a jamais été très regardant sur le côté vraiment technique de la mise en scène. Il préfère largement une forme de liberté avec des caméras lui permettant d’être au plus près des personnages sans se soucier de l’esthétique. Ce qui compte avec lui, c’est la force du propos.

A ce titre, Out of the Blue, réalisé en 1980, est clairement son œuvre la plus forte, formant une sorte de trilogie avec Easy Rider et The Last Movie. Une trilogie sur l’Amérique et ses désillusions, ses rêves brisés par la société. Out the Blue, appelé ainsi à cause de la célèbre chanson Hey Hey, My My de Neil Young, confié à Dennis Hopper presque par hasard (il devait simplement jouer dedans mais reprit les rênes de la réalisation une fois le réalisateur initial viré) confirme la terrible lucidité de cet artiste total. On y suit les errances de Cebe (épatante Linda Manz), 15 ans, fugueuse régulière et petite punk éprise de liberté. Liberté mise à mal par une mère droguée multipliant les amants et par un père alcoolique, sorti de prison après avoir percuté un bus scolaire avec un camion. Dans cet environnement hostile, Cebe aura bien du mal à trouver sa place… Sans rien dévoiler de la fin, osons dire ici qu’elle est la plus pessimiste et la plus nihiliste du cinéma américain des années 80, voire du cinéma américain tout court. Out of the Blue est un véritable drame social qui coupe le souffle et qui prend à la gorge. Le rêve américain s’est définitivement éteint, violemment plaqué au sol par la misère sociale, ne laissant que peu de place à l’utopie.

Out of the Blue

Les trois premiers films de Dennis Hopper forment ainsi une sorte de témoignage passionnant de l’évolution des mœurs entre 1969 et 1980. Une évolution qu’Hopper, en dépit de sa réputation incontrôlable et sulfureuse, a remarquablement saisi, peut-être instinctivement.

A revoir ces films aujourd’hui, on se rend compte combien Sean Penn cinéaste doit beaucoup à Dennis Hopper. En effet, Penn, grand ami de Hopper (il a appelé un de ses fils Hopper Jack) doit avoir subi l’influence de son ami en réalisant The Indian Runner, Crossing Guard et The Pledge, sa propre trilogie sur l’Amérique des destins brisés. The Indian Runner, en particulier, dans lequel Hopper tient un petit rôle, a tout d’un prolongement de Out of the Blue.

Étonnamment, la filmographie de Dennis Hopper cinéaste a perdu de sa force avec les années 90. Si en 1988, Colors, remarquable radiographie d’un Los Angeles gangrené par le racisme et les guerres de gangs, témoigne d’une redoutable acuité sur l’ébullition violente du pays (et a certainement influencé une bonne partie du travail de David Ayer), Hopper semble s’être assagi avec les années. Le réalisateur, pourtant terriblement lucide sur l’évolution de son pays, semble ne pas avoir trouvé de sujet marquant dans les années 90.

Colors

Il réalise pourtant trois films entre 1990 et 1994. Le plus marquant reste Hot Spot, film néo-noir torride bourré d’érotisme et de sueur où le beau cambrioleur Don Johnson est partagé entre la séductrice Virginia Madsen et la virginale Jennifer Connelly dans une petite ville du Texas. Dernier grand film de Dennis Hopper, Hot Spot marque par la façon qu’il a de poser son ambiance et de rendre hommage aux films noirs des années 40 et 50. Un des plus bels hommages au genre réalisé ces dernières années, disponible d’ailleurs dans un superbe blu-ray chez Wild Side.

Une trop belle cible (Catchfire) et L’escorte infernale (Chasers) sont à part et viennent conclure de façon un peu moins glorieuse une filmographie pourtant passionnante. Ces deux réalisations, bien que divertissantes, n’ont pas la puissance émotionnelle et sociétale que les premiers essais d’Hopper.

Une trop belle cible, mutilé au montage, fut un temps renié par Hopper qui se fit créditer sous le pseudonyme d’Alan Smithee (utilisé fréquemment à Hollywood quand un réalisateur n’est pas content de son film) avant de ressortir une director’s cut, pourtant loin d’être à la hauteur de son sujet. Le film conte en effet l’histoire d’un tueur de la mafia qui tombe amoureux d’une femme qui a été témoin d’un meurtre et qu’il doit tuer. En la retrouvant, il lui propose cependant de lui sauver la vie si elle le suit et passe le restant de ses jours à ses côtés. De ce postulat sacrément tordu et pervers, Hopper tire un film au casting luxueux (Jodie Foster, Dean Stockwell, Joe Pesci, Vincent Price, John Turturro, Fred Ward, Bob Dylan, Charlie Sheen) mais pourtant anecdotique. Il existerait quelque part une version de trois heures, certainement plus intéressante, explorant plus en profondeur la relation entre le tueur et sa victime qui, même dans la director’s cut, semble totalement précipitée.

Hot Spot

L’escorte infernale est encore plus anecdotique, comédie centrée sur deux militaires de la marine chargés d’escorter une prisonnière lors d’un transfert. Porté par Tom Berenger, William McNamara et Erika Eleniak, le film est très bien rythmé et se laisse regarder avec plaisir sans pour autant être farouchement enthousiasmant. Une évolution surprenante dans la filmographie d’un cinéaste pourtant conscient du monde qui l’entoure mais qui a peut-être arrêté de le regarder de trop près. On remarquera d’ailleurs l’étrangeté avec laquelle Hopper s’est engagé auprès du parti républicain de son pays, soutenant notamment les présidences de Reagan et des deux Bush. Étonnant de la part du réalisateur d’Easy Rider, un homme bourré de contradictions mais aussi de talent dont on vous invite à redécouvrir sa filmographie, ou tout du moins ses premiers films, requiems d’une Amérique aux rêves dynamités en plein vol.

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*