Magic : L’homme et son pantin

Éditeur éclectique ayant toute notre affection, Rimini Editions agrandit sa collection consacrée au fantastique et à l’horreur avec un titre assez méconnu à réhabiliter d’urgence : Magic. Disponible en édition collector Blu-ray + DVD + livret depuis le 12 février dernier, Magic est la pépite cachée de la filmographie de Richard Attenborough, cinéaste plutôt habitué aux grandes fresques historiques (Un pont trop loin, Gandhi, Cry Freedom) que l’on n’attendait pas vraiment dans un tel registre. De fait, Attenborough n’était pas le choix initial pour porter à l’écran ce scénario de William Goldman d’après un de ses romans (Norman Jewison étant le premier réalisateur envisagé tandis que Spielberg avait été également approché) et lui-même ne cachait pas au début son manque d’intérêt pour le projet qui finit cependant par lui apporter beaucoup de satisfaction. Après Un pont trop loin, son casting de stars et sa lourde logistique, réaliser un film se concentrant quasiment sur un seul lieu avec essentiellement quatre personnages avait en effet de quoi plaire à Attenborough, lui qui portait une attention particulière aux acteurs avait en plus à tirer de son interprète principal une incroyable prestation sur laquelle nous reviendrons plus tard…

Corky est un magicien très doué mais dont la timidité et le manque de confiance l’empêchent de percer. Changeant de stratégie, il effectue désormais un numéro de ventriloque avec son pantin Fats, qui est autant vulgaire et sûr de lui que Corky est discret et réservé. Grâce à Fats, Corky connaît désormais le succès et Ben Greene, son agent lui négocie un juteux contrat avec la télévision. Par peur du succès, Corky quitte New York et se précipite dans sa ville natale près des montagnes Catskills pour se ressourcer. Là-bas, il loue un chalet isolé au bord d’un lac et renoue avec Peggy Ann Snow, son amour d’enfance à qui il n’avait jamais déclaré sa flamme. Celle-ci, mariée mais délaissée par son mari, tombe sous le charme de Corky qui délaisse Fats. Mais comme animé d’une volonté propre, reflet trouble de la personnalité de Corky, le pantin ne compte pas le laisser s’en tirer comme ça et le fait basculer dans une spirale de violence…

La réussite du film doit en premier lieu beaucoup au scénario de William Goldman qui délaisse la narration plus ample de son roman pour la concentrer sur quelque chose de plus cinématographique. Cela n’empêche pas Goldman (qui, à ce stade de sa carrière, a déjà remporté deux Oscars) de viser juste avec un scénario à la mécanique implacable, basculement progressif d’un personnage déjà perturbé vers la folie à l’occasion de ces quelques jours censés lui permettre de se ressourcer. Richard Attenborough réalise le film sans esbroufe visuelle et entretient joliment la tension du récit, maintenant son atmosphère tendue à la lisière du fantastique, entretenant le trouble quant à la nature de Fats pendant longtemps, Corky ayant carrément des conversations avec sa marionnette, celle-ci ayant le droit à quelques plans particulièrement inquiétants. Si la folie de Corky, qui a trouvé le moyen de vaincre sa timidité presque pathologique par le biais de Fats, est évidente, le film ne tranche jamais vraiment sur l’aspect fantastique de la personnalité du pantin et tire une force extraordinaire de ce double niveau de lecture, savamment mis en place par la mise en scène.

Magic ne serait cependant rien sans son interprète principal, Anthony Hopkins. Pas encore révélé aux yeux du grand public grâce au Silence des agneaux mais fréquentant les plateaux de cinéma depuis la fin des années 60, il livre ici l’une des grandes interprétations de sa carrière. Tour à tour fébrile, touchant, inquiétant, terrifiant, pathétique, Hopkins donne à Corky et à Fats de nombreuses nuances et a travaillé son rôle longuement, gommant son accent anglais, ayant appris à faire des tours de cartes et à manipuler un pantin. Son dur travail se ressent à l’écran, Hopkins étant tout simplement bluffant, assurant le double rôle de Corky/Fats en laissant apparaître au fil du film de plus en plus de brèches dans sa personnalité. Si Magic est aussi réussi, c’est évidemment grâce à lui, qu’Attenborough a dirigé avec le plus grand soin mais il ne faudrait pas occulter la délicate partition de Ann-Margret dans un rôle (son meilleur ?) peu évident à qui le scénario donne une belle consistance tandis que Burgess Meredith se montre forcément irrésistible en vieux briscard du show-business à qui on ne la fait pas.

Cette efficacité du film, fuyant toute tentation d’en faire trop au profit d’une exploration psychologique tourmentée, vient donner à Magic toute sa force. En quelques scènes, Attenborough sait dévoiler son personnage. L’introduction est en cela brillante, Corky relatant à son mentor sa première représentation sur scène (un désastre) en enjolivant les faits. Le personnage tout entier est dévoilé et sa seconde apparition avec Fats montre clairement que Corky s’est trouvé un substitut pour lui permettre de monter sur scène mais à quel prix ? La dépendance de Corky envers Fats (ou bien est-ce l’inverse ?) pouvait difficilement terminer joyeusement, Magic se déroulant de façon logique (tout en restant imprévisible) jusqu’à sa conclusion dont on laissera à l’appréciation du lecteur de ces lignes qui, s’il n’a pas déjà vu le film, est fortement prié de se laisser embarquer par ce brillant portrait torturé.

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