Fargo – saison 4 : Poursuite implacable du rêve américain

Après une troisième saison toujours aussi impeccable, mais à la mécanique peut-être un peu trop bien huilée pour reproduire totalement le succès de ses saisons précédentes, Fargo (très certainement la meilleure série anthologique de ces dernières années) est restée absente des écrans pendant trois ans, période à laquelle on ne croyait plus vraiment à son retour, son créateur Noah Hawley ayant affirmé qu’il ne reviendrait pas à la série s’il n’avait pas une bonne idée, preuve de l’intégrité du personnage, décidé à ne pas ronger jusqu’à l’os le potentiel de la série. L’existence de cette quatrième saison est en soi une bonne nouvelle, le fait qu’elle soit une superbe réussite en est une autre, confirmant le savoir-faire de Noah Hawley. Ayant échappé des mains de Netflix pour atterrir sur Salto, la plate-forme de SVOD française lancée en octobre dernier, cette quatrième saison a été une très belle prise et justifierait presque à elle seule l’abonnement à Salto.

Qu’est-ce qui a donc poussé Noah Hawley à revenir à Fargo ? Dès son premier épisode, cette saison élargit l’univers et les thématiques : nous suivons toujours des familles avec des relations conflictuelles, les destins des personnages doivent toujours beaucoup aux coups du destin, l’ironie est toujours là (en mode mineur mais tout de même) et les personnages sont toujours hauts en couleur (comme ce mafieux italien ravi que son frère ait tenté de le tuer, ce flic bourré de TOC, ce marshal mormon ou encore cette infirmière pratiquant plus que de raison l’euthanasie sur ses patients), tous interprétés par un casting de haut vol où l’on trouve Chris Rock (parfait dans ce rôle sobre), Jason Schwartzman, Ben Whishaw, Salvatore Esposito, Jack Huston, Timothy Olyphant ou encore Jessie Buckley qui, avec son personnage d’infirmière inquiétante, tuant, empoisonnant et masturbant les gens sans prévenir, offre une délicieuse interprétation décalée. Mais derrière tous les ingrédients de la série se trouve un ton beaucoup plus grave et une violence résolument plus sèche et brutale. En mettant en scène l’affrontement entre deux syndicats du crime – l’un italo-américain, l’autre afro-américain – ayant échangé leurs fils pour maintenir une paix fragile dans le Kansas City des années 50, Fargo entend s’attaquer à l’Amérique et à la violence qu’elle exerce sur ses minorités.

Une violence dont la série décortique ses engrenages, posant un regard sans concessions sur la vaine poursuite du rêve américain, illusion totale pour les minorités à qui on ne donne pas d’autre choix que de s’imposer par la violence pour bénéficier d’une part du gâteau. Ainsi, les italo-américains que le reste de la société américaine voit comme des gens violents méprisables sont presque obligés de l’être pour espérer avoir sa place dans ce pays. Conscient de cet exercice de la violence, Loy Cannon, le boss du syndicat afro-américain refuse de s’y abaisser et souhaite obtenir le pouvoir autrement. Son parcours sera semé d’embûches et riche en désillusions, le capitalisme sauvage du pays faisant en sorte que les petits se fassent toujours écraser par les plus gros. Cette saison se fait donc plus politique, dans l’air du temps (récemment, Watchmen et Lovecraft Country s’intéressaient aussi à la place des afro-américains dans le pays) mais sans non plus se faire opportuniste, le récit s’attardant aussi bien sur les déboires de Loy Cannon que sur ceux de ses adversaires, qu’ils soient gangsters italiens ou policiers.

Plus sérieuse et charriant avec elle des enjeux plus conséquents, cette saison se fait donc plus lente (et de fait, elle comporte onze épisodes au lieu des dix habituels) pour bien exposer son sujet. Cette lenteur assumée, imposant un rythme forçant l’attention de chaque instant (de longues scènes de dialogues peuvent vite se transformer en massacre en l’espace de quelques secondes et la réalisation de cette saison se montre une fois de plus implacable dans l’art de manier la tension) s’autorise donc parfois quelques chemins de traverse, le temps de quelques scènes dans l’esprit des frères Coen (un cambriolage avec beaucoup de vomi) voire même carrément d’un épisode comme le superbe East/West, neuvième épisode de la saison. Celui-ci s’attarde sur le parcours des deux personnages les plus touchants de la saison dans un noir et blanc somptueux avec une référence totalement assumée au Magicien d’Oz pour souligner la fin d’un trajet et le début d’un autre. On notera aussi, après un peu de science-fiction dans la saison 2, que Fargo apporte à sa narration une touche de fantastique totalement assumée avec la présence discrète mais palpable d’un fantôme pour mieux souligner la violence et persécution poursuivant une famille afro-américaine (mais qui paradoxalement, sauvera l’un des membres de cette famille par sa présence), métaphore certes peu subtile mais trouvant parfaitement sa place au sein d’un univers que Noah Hawley, chapeautant toute l’écriture de la saison, maîtrise de bout en bout.

On pardonnera ainsi bien volontiers à cette saison son début un poil laborieux pour souligner avec quelle réussite elle parvient à conjuguer l’univers déjà bien établi de la série avec des problématiques plus vastes. L’écriture bardée de détails et de sens du tragique de Hawley est toujours aussi implacable (un objet dérobé dans le premier épisode permettra de résoudre un conflit) et la tension et brutalité assourdissante des quatre derniers épisodes (avec à la clé une scène dans une gare sous la haute influence de Brian De Palma, une mort aussi brutale qu’inattendue et deux balles dans la tête impitoyables) viendra offrir une conclusion amère, soulignant combien le destin peut se montrer cruel et combien ces morts auront été vaines. La saison se termine donc avec une amertume qu’on ne connaissait pas à la série mais qui s’avère absolument pertinente et parfaitement dans le ton, confirmant que oui, Noah Hawley a bien fait de revenir Fargo, il nous avait manqué.

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