L’Exorciste selon William Friedkin : Leçon de maître

Documentariste cinéphile aimant creuser le cœur des films qu’il aborde dans ses documentaires (78/52 ne tournait qu’autour de la scène de la douche de Psychose et se montrait totalement passionnant), Alexandre O. Philippe s’attaque cette fois à L’Exorciste, l’œuvre culte de William Friedkin dans un film qui, après avoir couru les festivals (il était sélectionné au PIFFF en 2019 et présenté à Gérardmer et à Deauville l’année dernière), est désormais disponible en VOD depuis le 8 janvier dernier grâce à UFO Distribution dont on remercie vivement d’avoir sauté sur l’occasion tant le travail d’O. Philippe mérite une considération tout particulière quand on a un véritable amour du cinéma.

L’Exorciste selon William Friedkin s’avère cependant plus classique que les précédents films du cinéaste. Là où 78/52 analysait à grand renfort d’idées vertigineuses la séquence culte de Psychose et que Memory – The origins of Alien tentait une approche plus expérimentale et sensorielle du documentaire – tous deux avec de nombreux intervenants, L’Exorciste selon William Friedkin consiste simplement en une conversation d’1h45 avec William Friedkin, accompagnée bien sûr par des extraits du film de 1973 et des images d’archives. Alexandre O. Philippe aurait-il vu ses ambitions à la baisse ? Non puisque le réalisateur semble conscient qu’avec Friedkin, cinéaste passionnant toujours très enclin à parler de son travail et de son œuvre, il tient la seule clé nécessaire pour tout savoir sur L’Exorciste.

Et O. Philippe a bien raison puisque L’Exorciste selon William Friedkin, s’il pourra s’avérer un poil répétitif pour quiconque a déjà lu l’autobiographie de Friedkin ou vraiment creusé les anecdotes autour du film de 1973, s’avère être le documentaire définitif sur L’Exorciste, ce chef-d’œuvre du cinéma d’horreur qui doit justement une grande partie de sa réussite à la volonté de Friedkin de ne pas faire un film d’horreur mais d’ancrer cette histoire de possession dans un réalisme le rendant particulièrement terrifiant. Prolixe et peu avare en anecdotes, William Friedkin déroule donc dans cet entretien-fleuve inédit toutes les clés de son film, abordant concrètement son approche de la mise en scène (avec des influences picturales confirmant sa très grande culture artistique), de la direction d’acteurs (avec baffes et coups de revolver à la clé pour obtenir les réactions voulues) ou même de l’incroyable travail sonore expérimental effectué pour obtenir du spectateur tous les frissons voulus. Friedkin y confirme son fort caractère, le jeune cinéaste sachant déjà pertinemment ce qu’il voulait, quitte à débaucher Stacy Keach du rôle du père Karras après avoir rencontré Jason Miller et à rejeter farouchement les propositions musicales de Bernard Herrmann et Lalo Schifrin parce qu’elles ne collaient pas à sa vision.

Tout en confirmant l’étendue de son savoir-faire, Friedkin confie bien volontiers qu’il a toujours suivi son instinct durant la réalisation de L’Exorciste et que si celui-ci est aussi réussi, c’est parce que les dieux du cinéma se sont penchés dessus ( »J’ai réalisé ce film avec, pour reprendre la formule de Fritz Lang, l’assurance du somnambule » confie-t-il) . Tout en affirmant son goût pour l’ambiguïté traversant son cinéma et en disant qu’à ce jour il ne sait toujours pas s’il croit à la possession, le cinéaste ne s’en montre pas moins capable de parler spiritualité en affirmant que la vie est faite de moments de grâce furtifs marquant nos vies à jamais et le voir se souvenir avec émotion du bouleversement qu’il a connu en admirant un jardin zen à Kyoto est particulièrement touchant. La générosité de Friedkin et sa passion encore visible pour le cinéma animent à merveille ce documentaire, le cinéaste parlant de tout ce qui fait le sel de son film avec une sincérité faisant plaisir à voir, sans fausse modestie mais sans orgueil non plus. Chose étonnante, Friedkin lui-même avoue ne pas être totalement convaincu de la fin de L’Exorciste, n’ayant pas trop compris pour quelles raisons le père Karras se jette par la fenêtre de la chambre de Reagan, l’une des seules séquences qu’il a tourné sans réellement la saisir.

Loin de se contenter de laisser le récit de Friedkin se dérouler tranquillement, Alexandre O. Philippe vient confirmer toute la science de sa mise en scène en l’illustrant avec bien plus que de simples extraits démonstratifs. Des paroles de Friedkin, O. Philippe semble ainsi dérouler son propre flux de pensées avec de belles corrélations, usant d’extraits d’autres films de Friedkin ou de films l’ayant inspiré pour bien saisir comment une œuvre se construit et se déroule de façon profondément cohérente. Le documentariste réussit alors un exploit à saluer : alors qu’on pensait connaître L’Exorciste par cœur, voilà que l’on a envie de le revoir, prêts à lui trouver de nouvelles significations armés des clés livrés par Friedkin en personne. La preuve que le travail d’un réalisateur est la somme d’une multitude d’expériences et d’influences, souvent particulièrement passionnantes à analyser et que nous sommes loin d’en avoir fini avec les richesses excitantes que le cinéma peut nous dévoiler…

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