Mank : Spiritueusement vôtre ! (Il était un foie… à Hollywood)

Difficile, impossible même pour un spectateur d’aujourd’hui de contourner l’Oeuvre du grand et redoutable David Fincher, brillant réalisateur dépositaire d’une dizaine de longs métrages tous plus remarquables les uns que les autres. Depuis son ALIEN³ au début des années 90, le cinéaste américain n’a eu de cesse de concevoir chacun de ses films comme un véritable défi technique et scénaristique, conjuguant souci du détail et esprit de synthèse dans le même mouvement de maîtrise implacable, flamboyante et impérissable. Aussi bien capable de tirer d’un modèle scénaristique original le plus parfait des chefs d’œuvre stylistiques et dramaturgiques (Se7en en 1995, The Social Network en 2010) que d’adapter l’inadaptable en l’objet du roman culte de Chuck Palahniuk (Fight Club, plutôt deux fois qu’une…) ou de livrer un pur objet visuel en forme d’apothéose technique (Panic Room, huis-clos virtuose s’il en est…) ou de simple – mais non moins prodigieux – exercice de style (The Game), l’auteur de Zodiac aura tout aussi bien fait ses premières armes dans le domaine du clip et du cinéma de genre (la science-fiction avec la franchise Alien, le thriller noir façon nineties avec Se7en) qu’il aura volontairement adapté des œuvres littéraires d’horizons divers (la nouvelle mélodramatique avec L’étrange Histoire de Benjamin Button, le roman populaire avec son remake de Millenium ou le saisissant Gone Girl)…

Visible depuis maintenant près d’une semaine sur la plateforme Netflix, le onzième et dernier film de David Fincher semblait forcément et doublement précédé de la réputation de son créateur et de celle de son Sujet lui-même : biography picture du désespérément in-célèbre scénariste Herman J. Mankiewicz (incarné par Gary Oldman, impeccable en vieux loup blanc fatigué), ce Mank selon Fincher fait donc figure d’objet de pur cinéma, se frayant aussi bien un chemin dans les boires et déboires introspectifs du comparse de l’incontournable (lui aussi !) Orson Welles que dans les arcanes du Hollywood fiévreux et carnassier des années 30… le tout articulé autour de la construction de ce qui deviendra l’une des pierres angulaires de l’Histoire du Sep7ième Art à l’aune du cinéma parlant : l’inénarrable Citizen Kane – rien que ça !

Film exigeant, souvent peu aimable dans sa manière d’être appréhendé, Mank pourrait, devrait, doit presque être vu à la lumière du chef d’oeuvre d’Orson Welles pour une intelligibilité conséquente. Ainsi dès les premières minutes de sa storytelling fortement sophistiquée au gré d’une image Noir et Blanc hautement manukurée, David Fincher file la comparaison avec la masterpiece du célèbre réalisateur âgé de 25 ans à peine au moment des faits savamment reconstitués par le cinéaste : format idoine au prestige de l’époque de fabrication (le Cinémascope de Mank remplace le format académique 1:37 de Citizen Kane, pour mieux marquer son empreinte dans l’air du temps…), similarité dans le genre cinématographique abordé (le biopic chez Fincher, l’autofiction chez Welles) et choix d’un protagoniste réel (Herman J. Mankiewicz, de fait) ou du moins inspiré de la réalité (le célèbre notable William Randolph Hearst fut la principale source créatrice du Citoyen Kane…). Citons en outre nombre de références au chef d’œuvre de 1941, allant du fameux ranch-repaire de Mank renvoyant directement au Xanadu de Charles Foster Kane, aux nappes musicales feutrées de Trent Reznor évoquant les cordes tour à tour jazzy et lancinantes de Bernard Herrmann (compositeur de Citizen Kane) en passant par quelques clins d’œil plutôt à-propos (le personnage secondaire de Rita Alexander chez Fincher fait logiquement penser à celui de Susie Alexander, la seconde épouse de Kane dans le classique d’Orson Welles).

Si l’on constate dès le générique inaugural que Mank fut initialement scénarisé par Jack Fincher (père de David, ndlr) le sentiment généralisé d’une filiation vertigineuse entre Kane et Mank apparaît comme une évidence, impressionnante et im-pressionnée. Au détour de six fausses bobines matérialisées à l’écran par cinq fausses brûlures de cigarette (Fight Club, plutôt deux fois qu’une…) méticuleusement post-produites, David Fincher rend gloire au cinéma analogique tout en montrant la désuétude, reprenant le flambeau de son paternel dans le même temps. Si 80 années séparent la sortie de Citizen Kane de celle de Mank, Fincher en reprend toute la grammaire, toute l’ampleur démiurgique mâtinée de mystère et d’énigme insoluble (un Rosebud omniprésent d’une part, une véracité et une légitimé scénaristique d’autre part – qui, de Welles ou de Mankiewicz, fut l’auteur officiel de Citizen Kane…?) et le même sens d’une structure morcelée, éclatée, à l’image des puzzles élaborés par Susie Alexander dans l’hypothétique Xanadu de Charles Foster Kane (figure trouvant dans Mank son alter ego réel en la personne de l’actrice Marion Davies, muse médiocre du notable Hearst interprétée par Amanda Seyfried chez Fincher). De la même façon que dans The Social Network et, plus encore, que dans Zodiac, Fincher conduit son récit sous le mode de l’investigation et de la reconstitution, jouant d’analepses et de « recollage de morceaux » pour mieux accompagner son anti-héros de Mankiewicz et ses errances grisantes ; très écrits, les dialogues proférés par le personnage-titre font souvent figure d’édifiants traits d’esprit, parfois proches de l’aphorisme…

Et si Mank (manque ?) était, en plus d’être un film sur le scénariste de Citizen Kane, un film sur la dépendance ? Étonnant de voir à quel point Orson Welles (présent à seulement quatre ou cinq reprises au fil du métrage, surtout lors de ses échanges téléphoniques avec Herman Mankiewicz et toujours dans ses interactions scénaristiques avec ledit protagoniste) dépend de son acolyte de plume, incapable d’attendre la fin de sa convalescence tout en lui imposant des délais plus qu’astreignants. Par ailleurs, David Fincher pousse fort et loin sa fascination concernant la dépendance des Majors hollywoodiennes envers les scénaristes (un Louis B. Mayer antipathique jusqu’au grotesque, un Irvin Thalberg trop intègre pour être vrai) et celle des politiques envers l’électorat (en ce sens le chapitre relatant l’affrontement entre Merrian le républicain et Sinclair le démocrate pour le titre de gouverneur de 1934 est un petit morceau d’éloquence). L’absence (et le manque, de fait) des figures féminines récurrentes dans la vie de Mankiewicz, scénariste ayant dé-laissé son épouse au pays pour mieux s’acoquiner, le temps d’une nuit éthérée, à Marion Davies au crépuscule de la fontaine du manoir de San Simeon (cette scène centrale de Mank n’est pas sans rappeler l’échappée nocturne de Marcello Mastroianni et de Anita Ekberg de La Dolce Vita de Federico Fellini, tourné soixante ans plus tôt) renvoie immanquablement à cette notion de dépendance. Enfin Fincher distille, avec la parcimonie qui lui est propre depuis ses débuts, l’idée d’un alcoolisme omniprésent et créatif : légion à Hollywood à cette époque, du moins chez les scénaristes (d’aucun se rappelle les scénarios ultra-complexes de Raymond Chandler adaptés durant l’âge d’or hollywoodien, le zig mettant un point d’honneur à s’imbiber le foie avec rigueur et régularité à des fins inspiratrices) l’alcool, ses verres et ses bouteilles ne manquent pas dans les nombreux plans du dernier Fincher, chaque moment de beuverie faisant avancer voire progresser le récit, délier les langues jusqu’à parfois prendre l’allure de curieuses apothéoses (nous vous renvoyons là au dernier quart d’heure situé dans le domaine de Hearst, climax grotesque au cœur duquel Mank se ridiculise un dernier foie…).

D’une grande ampleur romanesque, un rien décevant au premier visionnage, mais davantage passionnant au second, Mank de David Fincher est un film tour à tour dense voire très ou trop chargé de sous-textes un tantinet plombants, faussement suranné, mais vraiment maîtrisé du premier au dernier photogramme. Fier de son récit tentaculaire et de sa mise en abyme proche du casse-tête intarissable, Mank est donc un film à voir et à revoir, entièrement symptomatique de l’auteur de Se7en et de Zodiac… Faux film-malade, Mank est de ce fait l’une (la seule ?) des exclusivités Netflix méritant actuellement plus qu’un simple coup d’œil : une Œuvre de cinéma, lourde certes parfois, mais ambitieuse toujours.

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