Spéciale Première : L’homme du vendredi

On le dit à chaque fois avant d’attaquer nos chroniques consacrées aux sorties Blu-ray et DVD des films de Billy Wilder par Rimini Editions, mais on ne remerciera jamais assez l’éditeur de nous régaler régulièrement des films de ce cinéaste qui nous est cher et que l’on apprécie particulièrement. C’est donc avec toujours autant de joie que l’on s’est jetés sur Spéciale Première, disponible depuis le 16 septembre dernier.

Pas forcément réputé parmi les cinéphiles et même les critiques, arrivant tardivement dans la carrière de Wilder après plusieurs échecs successifs, Spéciale Première (qui sera lui aussi un échec) est pourtant plus qu’une simple curiosité dans la carrière du cinéaste. C’est un film passionnant qui a souffert en 1974 d’être totalement déconnecté (comme Avanti !) de la profonde mutation du cinéma américain durant la décennie. Alors que Le Parrain, L’Exorciste et Massacre à la tronçonneuse triomphent au box-office et bouleversent le cinéma, Billy Wilder s’obstine à rester résolument tourner vers le passé, orchestrant une nouvelle adaptation de la pièce de Ben Hecht et Charles MacArthur (immortalisée à jamais à l’écran par La dame du vendredi de Howard Hawks). Un succès d’époque pour un film d’époque (l’intrigue se déroule à Chicago en 1929), Wilder réalisant Spéciale Première avec son talent habituel, mais en ignorant les modes, son film étant tout ce qu’il y a de plus classique dans le sens noble du terme avec cependant un goût prononcé pour des dialogues plus fleuris qu’il ne pouvait se le permettre à une certaine époque.

Ce refus de céder au cinéma ambiant des années 70 fait de Spéciale Première une véritable curiosité qu’il ne faut cependant bouder sous aucun prétexte tant Wilder et son fidèle complice I.A.L. Diamond s’y montrent inspirés. La veille de l’exécution d’Earl Williams, jugé coupable d’avoir tué un policier, le journaliste Hildy Johnson annonce à son rédacteur en chef Walter Burns qu’il démissionne pour se marier et qu’il ne couvrira pas l’exécution. Burns, bien décidé à ne pas laisser son meilleur journaliste le quitter, se montre prêt à tous les coups bas pour garder Hildy auprès de lui et l’évasion de Williams, scoop tombant droit entre les mains de Johnson avant qu’il ne prenne le train réveille le journaliste qui sommeille en lui. Dès lors, Burns et Hildy font tout pour cacher le scoop aux autres reporters et si Hildy tient à avoir son train coûte que coûte, la situation escalade d’une telle façon qu’il n’est pas sûr de pouvoir honorer ses engagements auprès de sa fiancée…

De ce point de départ irrésistible, forcément propice à de grands moments de comédie, Billy Wilder tire un film au rythme endiablé. S’il refuse que ses dialogues se chevauchent comme dans la screwball comedy, il ne s’en repose pas moins sur une belle troupe d’acteurs et un joli sens de la mise en scène pour rythmer le récit qui ne s’arrête jamais. On ne peut d’ailleurs que savourer les retrouvailles du tandem Jack Lemmon / Walter Matthau, formé à l’écran par Wilder lui-même dans La Grande Combine. Lemmon s’y montre une fois de plus impeccable en journaliste amoureux, mais incapable de laisser filer un scoop tandis que Matthau régale dans le rôle de Burns, cet homme roublard et sans éthique prêt à tout pour faire gonfler les ventes du journal et ne reculant devant rien pour garder Hildy à ses côtés. D’ailleurs, entre Burns, Hildy et Peggy, la fiancée d’Hildy (jouée par une jeune Susan Sarandon), c’est presque un triangle amoureux qui se joue tant la férocité avec laquelle Burns se bat pour empêcher le départ d’Hildy dépasse le cadre professionnel. La scène où il allume une cigarette qu’il met délicatement dans la bouche d’Hildy alors que celui-ci tape son article et qu’il se penche vers lui en lui touchant l’épaule est presque une scène d’amour, se concluant par le regard triomphant de Burns envers Peggy !

On remarque qu’au-delà de cette relation faisant une grande partie du sel du film, Spéciale Première offre une nouvelle fois à Wilder l’occasion de critiquer ouvertement les institutions américaines. Lui qui a été journaliste et qui a déjà livré l’un des films les plus féroces sur le sujet (l’excellent Gouffre aux chimères dont on attend toujours une édition blu-ray) enfonce le clou avec Spéciale Première, dépeignant les journalistes avides de scoop comme des vautours prêts à déformer les faits comme ça les arrange et à harceler les gens pour la moindre information. La police n’est pas mieux lotie, le shérif étant clairement décrit comme un imbécile (c’est lui qui a fourni à Williams l’arme qui lui a servi à s’évader) tandis que les politiques sont montrés comme corrompus et que les psychiatres ne pensent qu’à faire parler leurs patients de masturbation ! Il sera étonnant de constater que le personnage le plus noble du film est une prostituée au grand cœur, touchée par le sort de Williams et crachant à la figure des journalistes voulant lui soutirer une information en affirmant que ce n’est pas parce qu’elle fait le trottoir qu’elle est prête à tout pour de l’argent.

Drôle, acerbe et féroce, Spéciale Première illustre cependant parfaitement ce qui fait le sel du métier de journaliste et si Wilder en critique ouvertement les méthodes, il capte également ce qui fait le cœur de ce métier à travers le personnage d’Hildy, incapable de laisser passer une bonne histoire, travaillant presque de façon compulsive pour en tirer un article qui va vendre certes mais qui n’en demeure pas moins engagé comme un pendant aussi accro mais plus positif au personnage de Kirk Douglas dans Le gouffre aux chimères. A ce titre, il serait donc sacrément dommage de se passer de la découverte du film qui, s’il n’a pas la même aura que d’autre titres plus classiques de la filmographie de Billy Wilder, n’en demeure pas moins une réussite artistique indéniable et savoureuse.

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