Ida lupino : Du cinéma pour réparer les cœurs brisés

Pour beaucoup de gens, 2020 a été une année difficile, à rayer des mémoires dès qu’elle sera achevée. Cinématographiquement parlant, 2020 aura pourtant donné à plusieurs cinéastes l’occasion d’être remis en avant. C’est le cas pour Ida Lupino dont la découverte de l’œuvre s’avère l’un des grands coups de cœur de la rédaction. Déjà présente dans l’actualité de septembre avec la ressortie de Outrage par Théâtre du Temple Distribution un peu plus tôt dans le mois, voilà que Les Films du Camélia ressortent en salles Avant de t’aimer, Faire face, Bigamie et Le Voyage de la peur dès le 30 septembre. Soit l’occasion, inespérée et surtout immanquable, chers cinéphiles de se pencher sur la carrière d’une réalisatrice unique.

Avant de t’aimer

Avant d’admirer les films d’Ida Lupino, on ne peut qu’admirer son ambition. Actrice talentueuse ayant commencé sa carrière au début des années 30, reconnaissable entre toutes par ses grands yeux et son timbre de voix singulier, elle a une belle carrière émaillée de collaborations prestigieuses avec de grands réalisateurs (Henry Hathaway, Lewis Milestone, Raoul Walsh, Fritz Lang, Nicholas Ray, Michael Curtiz, Robert Aldrich). Mais si elle est une excellente actrice, Lupino ne se plaît guère dans le système des grands studios. Chez Warner Bros où elle est sous contrat dans les années 40, elle s’attire souvent les foudres de Jack Warner en refusant de nombreux rôles qu’elle juge indignes, se battant farouchement contre les personnages féminins qui ne sont que de simples objets du désir. Par conséquent, elle passe énormément de temps à être suspendue de son contrat et dans l’impossibilité de jouer. Ce temps, elle le met à profit en observant les cinéastes et les monteurs au travail. De plus en plus, Lupino s’intéresse à la réalisation, développant au passage son envie d’un cinéma réaliste, refusant les conventions hollywoodiennes.

Aussi, quand elle quitte Warner Bros en 1947, elle ne tarde pas à créer, avec son deuxième mari Collier Young, une maison de production indépendante, baptisée The Filmakers. Là, désireuse de mettre en avant ses désirs d’ancrer les films dans un contexte social réaliste auquel le spectateur peut s’identifier, elle co-écrit Avant de t’aimer. Elle ignore encore que ce sera sa première expérience de réalisatrice. En effet, le réalisateur Elmer Clifton, victime d’une crise cardiaque pendant le tournage doit se reposer et est dans l’incapacité totale de continuer le film. Ida Lupino s’attelle donc à l’exercice et se découvre une véritable passion pour la réalisation. Elle n’a jamais quitté son métier d’actrice qui lui permettait de réunir de l’argent pour financer ses productions (au total, The Filmakers a produit 12 films avant de fermer en 1955 et la moitié de ces films ont été réalisés par Lupino tandis qu’elle a participé au scénario de cinq d’entre eux et joué dans trois d’entre eux) mais c’est vraiment dans la réalisation qu’était son cœur.

Faire Face

Cela se voit d’ailleurs puisque sa carrière de réalisatrice, bien que composée de seulement sept films (dont le tardif Le Dortoir des anges en 1966) est profondément cohérente, parvenant à retranscrire à merveille ses ambitions thématiques. Non seulement sa ténacité force l’admiration (elle fut l’une des seules femmes réalisatrices à travailler à l’intérieur de Hollywood dans les années 40 et 50), mais son talent crève l’écran. Celle qui avait dit qu’elle voulait « faire des films sur de pauvres gens complètement perdus, car c’est ce que nous sommes tous » a sûrement sauvé la vie de plus d’une personne découvrant ses films, ceux-ci étant traversés par une profonde envie de cinéma, mais également par un bel esprit de résistance, encourageant à aller de l’avant quels que soient les obstacles. Lupino se définira d’ailleurs elle-même comme un bulldozer dès qu’il s’agissait d’aller chercher des financements, mais comme une mère dès qu’elle se trouvait sur le plateau de tournage, preuve qu’elle appliquait dans sa vie les mantras de ses films.

Si l’on excepte l’excellent Voyage de la peur qui fit d’elle la première femme à réaliser un film noir et qui est un peu à part (bien que l’arrière-plan social soit présent à travers les personnages), ses cinq autres films réalisés via The Filmakers témoignent d’un regard social aiguisé et surtout pétri de bienveillance, n’occultant jamais les difficultés de la vie mais les observant avec nuance et subtilité. Ainsi, dans Avant de t’aimer, elle s’intéresse à la grossesse hors-mariage et au coût que cela peut avoir de laisser un bébé à l’adoption. Dans Faire face, elle retranscrit avec réalisme le combat d’une jeune danseuse contre la polio. Dans Outrage, elle fait l’un des films les plus vibrants de l’histoire du cinéma sur le viol (même si le mot n’y est jamais prononcé) et ses traumas tandis que dans Bigamie, elle dépeint le dilemme amoureux d’un homme tiraillé entre deux femmes et vivant avec chacune d’entre elle. Dans tous ses films, Lupino pose un regard vibrant d’humanité sur ses personnages et ne les juge pas. Au grand mépris des conventions hollywoodiennes, la fin de Outrage laisse ainsi entendre que l’héroïne va mieux, mais qu’elle ne se débarrassera jamais des traumas de son viol, le personnage principal de Bigamie est profondément attachant (alors qu’il aurait été dépeint comme un salaud dans n’importe quel autre film) et même le tueur du Voyage de la peur est dépeint de façon humaine, homme solitaire s’en prenant aux autres, ne faisant que répéter le schéma qu’il a toujours vécu dans son enfance à travers ses parents.

Bigamie

Si elle humanise ses personnages sans les condamner (aidée pour cela par des acteurs qu’elle dirige admirablement à l’image de Sally Forrest, Mala Powers ou Edmond O’Brien), elle est loin de les héroïser pour autant et laisse au contraire leurs nuances s’exprimer. Ida lupino réalise ainsi ses films sans grandiloquence, sa seule célébration étant celle de l’être humain. L’être humain qui lutte, l’être humain qui bataille, qui échoue mais qui gagne aussi. Tous ses films racontent l’histoire d’un combat, à mener contre les autres ou contre soi-même. Comment vivre avec l’idée qu’on a abandonné son enfant ? Comment échapper aux traumas d’un viol ? Peut-on aimer deux femmes en même temps ? Tant de questions qui frappent par leur étonnante modernité encore aujourd’hui. On peut aisément deviner combien ses réalisations étaient audacieuses à l’époque, abordant des sujets rarement évoqués au cinéma, surtout avec l’apparition du Code Hays. Sa mise en scène, dignement héritée de la limpidité hollywoodienne des années 40, contribue à rendre la découverte de ses films encore très puissante. Pas d’effets tapageurs, pas de style trop appuyé, mais une efficacité totale, servant aussi bien la narration que la psychologie de ses personnages. Le Voyage de la peur, film noir touchant quasiment à l’exercice de style avec son noir et blanc tranchant, vient confirmer tout l’amour que Lupino porte au cinéma qui lui permet de célébrer l’humanité. Loin des chichis hollywoodiens, elle creuse son sillon et apporte un regard frais sur les pauvres gens complètement perdus que nous sommes tous. Seulement nous le sommes un peu moins après avoir vu ses films.

Le Voyage de la peur

Depuis longtemps célébrée par les cinéphiles pour sa carrière de réalisatrice (Martin Scorsese chante ses louanges), Ida Lupino mériterait cependant encore plus de reconnaissance de la part du grand public tant son œuvre s’avère presque d’utilité publique et surtout encore pleinement pertinente de nos jours. Il est incroyable de constater combien son regard était aiguisé, dépourvu de clichés, allant droit au cœur, touchant au plus près de l’humain.

On ne peut que regretter que sa carrière de réalisatrice n’ait pas été plus prolifique au cinéma même si jusque dans les années 60, elle réalisera énormément d’épisodes de séries télévisées, allant de Alfred Hitchcock présente à Ma sorcière bien-aimée en passant par La quatrième dimension et Les Incorruptibles (et là encore elle fut la seule femme à avoir ce poste). Des épisodes toujours au-dessus du lot, témoignant d’un talent à découvrir et à célébrer aujourd’hui, l’un des plus discrets et pourtant les plus précieux du cinéma américain des années 40 et 50.

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