Des hommes : Du silence et des ombres

Cinéaste discret, mais dont on admire la polyvalence et l’attrait pour différents types de récits, Lucas Belvaux présentait cette année à Deauville (à défaut de Cannes où il était sélectionné) son nouveau film, Des hommes, adapté d’un roman de Laurent Mauvignier. Belvaux reprend ainsi un projet travaillé pendant un moment par Patrice Chéreau et livre un film fort, s’attardant sur les traumatismes portés par ceux qui sont revenus de la guerre d’Algérie.

Au début, Des hommes entretient le mystère. Nous sommes dans un petit village. Solange fête son anniversaire entourée par tous ses proches. Bernard, son frère, arrive et lui fait un cadeau. Très vite, on jase sur la façon dont il s’est procuré l’argent. Rejeté de la fête, Bernard, que l’on devine habité par une violence sourde (et à qui Gérard Depardieu prête son charisme massif) boit et a une altercation raciste. Son cousin l’apprend et tout cela fait remonter en ces deux hommes les souvenirs de la guerre, quand ils ont été mobilisés en 1960. Porté par les voix-off de ses protagonistes, le récit se déroule ainsi sous nos yeux déployant sa violence indescriptible, sourde et abstraite. Des hommes entend donner la parole à ceux qui se sont toujours refusés à la donner, ces soldats rentrés d’Algérie et qui n’ont jamais parlé de la violence de ce qu’ils y ont vécu. À qui la raconter d’ailleurs cette violence ? Les anciens camarades ne veulent plus en entendre parler, les amis qui ne sont pas partis n’ont pas envie d’entendre ça, pas plus que les femmes ou les parents. Ne reste que le silence, lourd, écrasant tout, rongeant les existences qui pourtant doivent continuer.

Le film a pris le parti de conserver une certaine forme littéraire, en gardant de façon quasi-continuelle la voix-off, comme tirée du roman, pour accompagner le récit. Une forme qui pourrait rebuter, mais dont l’omniprésence devient finalement la force tant la litanie des personnages permet d’aller sonder au plus près de leur âme ce qui ne peut être montré. D’aucuns pourraient reprocher à Belvaux cette approche qui tient plus de la littérature que du cinéma. C’est cependant ainsi que Des hommes touche au cœur de son sujet, sans avoir peur des mots tout en conservant une certaine pudeur à l’image. Cela ne veut pas dire que Belvaux a renoncé à toute idée de cinéma, l’interprétation des acteurs (des monstres sacrés Depardieu, Darroussin, Frot en passant par l’étonnant Yoann Zimmer interprétant Bernard jeune) et ses choix de mise en scène en témoignent, s’alignant avant tout sur la forme du récit imposée par le cinéaste qui parvient ainsi à retranscrire tout ce qui ne peut se montrer.

La violence est donc psychologique et brutale, marquant à jamais les personnages. Le film saisit parfaitement la tragique solitude de l’existence de ces hommes condamnés à vivre avec leurs fantômes et leurs regrets en sachant très bien que personne ne pourra les comprendre, ni leurs pairs ni leurs aînés qui pourtant ont connu la guerre ( »oui c’était la guerre mais ce n’était pas Verdun » disaient les anciens). Et si le film choisit de ne pas offrir de dénouement clair à la partie du présent, se finissant sur une attente et un sens de la tragédie un peu déconcertants, le fait est qu’il a cependant touché à son but en offrant une vision sans concessions, mais sonnant sentimentalement juste de ces soldats laissés de côté, ces hommes qui n’ont jamais rien dit sur cette guerre qui reste encore aujourd’hui en France un sujet trop tabou et dont on devrait parler plus souvent. Autant dire que Des hommes se pose donc comme un film nécessaire et émouvant, une découverte sobre mais bouleversante pour mieux comprendre une partie sombre de notre Histoire.

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