Vij ou Le Diable : Feu les vivant(e)s…

À l’occasion de sa ressortie en DVD et Blu-ray aux éditions Artus Films depuis le 6 juin dernier, nous revenons, le temps d’un article, sur le plastiquement somptueux Vij de Konstantin Ershov et Georgi Kropachyov, conte filmique adapté d’une nouvelle de Gogol qui fut en même temps l’un des rares (le seul ?) films d’horreur de l’ère soviétique doublé d’un grand succès populaire lors de sa sortie en salles en 1967 (il comptabilisa à l’époque pas moins de 30 millions de spectateurs sur le territoire russe). Contemporain du Andrey Roublev de Tarkovski et produit par la fameuse société de production Mosfilm, Vij nous entraîne 80 minutes durant dans une fascinante légende ukrainienne, sorte de conte ancestral proche de la comptine, tant les deux réalisateurs semblent involontairement insister sur la modeste ampleur de leur métrage…

D’emblée, Vij affiche sa superbe tout en jouant honnêtement et simplement sur sa dimension mystique et mythique : narrant avec ténuité et linéarité les pérégrinations nocturnes d’un séminariste philosophe voué à prier pour le salut d’une défunte durant trois nuits se suivant et se ressemblant ( plus ou moins ), ce conte ressemblerait presque à une plaisanterie théâtrale de par sa courte durée et son ton étrangement léger, quasiment secondaire. Tout – dans cette nouvelle adaptée en images à quatre mains – semble davantage tenir du fonctionnel que du psychologique : si les premières minutes laissent présager un film de personnages ( à savoir un trio de séminaristes incluant le philosophe sus-cité ), Ershov et Kropachyov n’en font qu’un prétexte finalement dérisoire, préférant s’attarder sur la figure du facétieux Khoma et son voyage en terres orthodoxes… Ils jouent principalement sur les motifs intrinsèques au genre littéraire ( du conte fantastique, ils reprennent le symbole du gué, idéal de ravissement et de franchissement d’autres mondes ; ils concentrent l’action dans un pur apparat visuel voisin du sanctuaire : au fil des trois nuits le rituel liant Khoma à la défunte répète régulièrement ses formes que sont le cercueil, le candélabre ou d’étranges esquisses circulaires tracées à la craie à-même le sol…) pour mieux nous offrir leur écrin de cinéma, un peu court et avare en mots et réflexions, mais formellement flamboyant.

La sorcellerie – thématique névralgique dudit Vij – convoque à notre imaginaire cinéphile tout un pan de références mêlées de fantastique, de paganisme et de satanisme : on songe évidemment au classique Haxan de Benjamin Christensen, ainé de Vij de plus de quarante ans, qui constitue un concentré resplendissant des coutumes médiévales perpétrées par les sorciers des temps moyens. Sur le plan technique, les dix dernières minutes ne sont pas sans rappeler les futures expérimentations de Jan Svankmajer, minutes sublimées part des effets spéciaux annonçant les prodromes de la stop-motion. En outre la musique symphonique – signée Karen Khatchatourian – évoque parfois Une Nuit sur le Mont Chauve de Moussorgski, autre élément artistique brouillant les frontières séparant le sacré du profane, le divin du païen… À travers ses plans délicieusement composés et sa photographie adoptant les textures de fascinantes peintures à l’huile, Vij incite à l’intimité et à la singularité, étayé par l’incontournable format 1.37 de rigueur à l’époque, cloisonnant avec précision ces figures filmées comme dans de belles et envoûtantes contrées archaïques…

Reste le sentiment d’un bon et beau film, à l’indéniable capital de séduction plastique, qui n’ennuie jamais, mais ne captive pas réellement dans son intégralité, malgré un soucis d’unité filmique peu discutable. De sa forme savoureuse à sa simplicité scénaristique, Vij est un bel exemple d’équilibre cinématographique vieillissant admirablement bien au fil des décennies… Un morceau de genre aucunement horrible, mais tout à fait horrifique, au caractère cinématographique atypique, mais néanmoins intimement lié à la culture populaire russe. Nous ne pouvons, du point de vue essentiellement esthétique, que conseiller le joyau plastique qu’il représente…

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