Happy birthday, feu Stanley !

7 mars 1999. Les yeux largement fermés sur le spectacle de son existence maître Kubrick tire sa révérence au monde du Cinéma, nous léguant treize longs métrages d’une ampleur incomparable. Figure incontournable du 7eme Art, tour à tour discutée puis disputée selon les doxas cinéphiles Stanley Kubrick s’éteint donc à l’âge de 70 ans, peu de temps avant la finalisation de son ultime et troublant chef d’oeuvre Eyes Wide Shut, alors en cours de montage ; lui précèdent d’autres monuments tels que le resplendissant et très stylistique Shining, le visionnaire Orange Mécanique et bien entendu 2001 : l’Odyssée de l’Espace, véritable pierre angulaire de sa filmographie maintes fois commentée, controversée, décortiquée et depuis considérée – à juste titre – comme l’un des films les plus importants de l’Histoire du Cinéma.

S’étant attelé à différents genres (le film de guerre avec Les Sentiers de la Gloire puis, plus tard, Full Metal Jacket ; le film noir avec L’ultime Razzia ; le péplum avec Spartacus ; la science-fiction avec consécutivement 2001 puis Orange Mécanique ; le fresque historique avec Barry Lyndon, etc…) tout en adaptant presque à chaque fois l’oeuvre d’un auteur littéraire de renom (Vladimir Nabokov, Anthony Burgess, Stephen King, pour les plus célèbres…) Stanley Kubrick était de ces cinéastes capables de transcender un sujet original et de tirer le meilleur de ses partenaires de travail, poussant sa précision et ses obsessions jusque dans leurs derniers retranchements. Allant jusqu’à dépasser les 120 prises pour certaines séquences de Shining ou d’étaler le plan de tournage de Barry Lyndon sur une durée de 300 jours, le réalisateur cultiva le mystère de son processus créatif jusqu’à sa mort, incitant le public et la critique à interpréter le sens de chacun de ses films en fonction de leur apparat technique et hautement symbolique.

92 ans. C’est l’âge – au moment où nous publions ces quelques lignes – qu’aurait aujourd’hui atteint Stanley Kubrick s’il n’avait pas succombé à une attaque cardiaque au beau soir du XXème siècle. Il nait donc le 26 juillet 1928 à New-York dans le quartier du Bronx, de parents juifs américains. Enfant secret (enfant lumière ?), le jeune Stanley poursuit une scolarité entièrement désintéressée des applications mécaniques de tout poil. Il manifeste durant son adolescence un goût prononcé pour la batterie, la photographie et surtout les échecs, jeu cérébral par excellence qu’il citera à plusieurs reprises dans ses futurs longs-métrages, et ce dès L’ultime Razzia (plus tard, dans le troisième acte de 2001 : l’Odyssée de l’Espace, le cinéaste ira jusqu’à filer la métaphore échiquéenne en la stratégie homicide de l’ordinateur Hal 9000). Vers la fin des années 40, Stanley s’improvise reporter photographe pour le magazine Look : titre éloquent que celui de cette célèbre feuille de chou, témoignant que le destin du jeune prodige en devenir est déjà affaire de regard…

Il réalise un premier long-métrage en 1953 : le lourdaud et binaire Fear and Desire ( que son auteur qualifie lui-même de « navet prétentieux ») ; puis un second deux ans plus tard intitulé Le Baiser du Tueur, film noir au classicisme assumé, mais avec quelques prémices expérimentaux des films à venir (le fameux gros plan encadrant le contour d’un étrange bocal à poissons rouges au début du métrage). En 1956 sort son premier chef d’oeuvre L’ultime Razzia, brillant film noir dont les audaces de narrations et de constructions temporelles inspireront fortement Quentin Tarantino pour son inaugural Reservoir Dogs. L’année suivante, Kubrick rencontre sa future femme Christiane sur le tournage des Sentiers de la Gloire, livrant avec ce dernier son premier et meilleur film de guerre (d’aucuns se souviendront longtemps du climax émotionnel final mettant en scène une séquence de chant A-Cappella proprement anti-babélienne, sublimant la voix et le visage de future Mrs. Kubrick). S’ensuivent Spartacus en 1960 (un péplum moins personnel que ses films précédents, davantage une production de Kirk Douglas qu’une réalisation de Stanley Kubrick ), le remarquablement interprété Lolita en 1962 puis enfin Docteur Folamour deux ans plus tard, comédie satirique à notre humble sens, trop caricaturale et appuyée pour se hisser au rang de ses réussites majeures.

En 1968 sort l’inénarrable 2001 : l’Odyssée de l’Espace, authentique film-charnière de son Oeuvre (les films qui suivent ne relèvent pratiquement à chaque fois que du chef d’oeuvre, qu’il s’agisse du pictural et munificent Barry Lyndon, de Shining ou enfin de l’apothéose constituée par Eyes Wide Shut). À la fois space-opera colossal, vision prémonitoire de l’hégémonie technologique et trip expérimental sans précédent, 2001 est aujourd’hui devenu une référence majeure pour un certain nombre de réalisateurs actuels (et Gaspar Noé de le citer, au gré de Enter the Void ou de Irréversible, comme son film préféré de tous les temps ; et Christopher Nolan de s’ériger en émule du Maître en la figure de son ambitieux et très théorique Interstellar…) tout en continuant dans le même temps à fasciner, diviser et sceller la controverse intrinsèque au Cinéma de Stanley Kubrick.

2001 l’Odyssée de l’Espace

Au début des années 70 sort le very horrorshow Orange Mécanique, vision inoubliable d’Alex et de ses droogs dans l’intimité exigüe du Korova Milkbar, concert d’images ultra-violentes accouplées à la verve nadsat tout droit sortie du gulliver d’Anthony Burgess… Immense succès commercial en France, désastre financier au Royaume-Uni (contrée au coeur de laquelle le réalisateur tourne tous ses films à partir de 2001), Orange Mécanique est incontestablement le film-culte par excellence dans la filmographie de Kubrick, et le plus controversé en paradoxe. Suit Barry Lyndon en 1975, fresque historique complètement folle faisant résolument de Stanley Kubrick un démiurge de premier ordre, tant chaque plan, chaque zoom et chaque mouvement y forment un remarquable spectacle extatique (on retiendra l’utilisation anachronique du trio mezzo piano de Franz Schubert accompagnant l’un des plus beaux baisers de l’Histoire du Cinéma, effectué avec délicatesse par Ryan O’Neal et Marisa Berenson au coeur du métrage).

Barry Lyndon

Cherchant à renouer avec le succès commercial (Barry Lyndon, en dépit de sa superbe et de sa charge émotionnelle inattendue, fut un échec cinglant), l’auteur de Lolita et de 2001 adapte en 1980 le best-seller de Stephen King : le bien-nommé Shining. Somptueux caprice de metteur en scène, délibérément mégalomane et redoutablement codifié, ce film d’horreur symbolique est à la fois l’une des directions artistiques les plus impressionnantes de l’Oeuvre kubrickienne, l’une des plus grandes compositions de l’acteur Jack Nicholson et l’avènement de Garrett Brown et de sa Steadycam. Un chef d’oeuvre de technicité, au tournage difficile (l’actrice Shelley Duvall, honteusement mésestimée encore aujourd’hui, ne s’est jamais remis des directives intransigeantes du réalisateur) et qui reste aujourd’hui cité parmi les grands classiques du cinéma d’épouvante.

Shining

Il faut attendre 1987 pour voir le pénultième film du Maître : le froid et virtuose Full Metal Jacket, film de guerre rock’n’roll dénotant avec les ambiances musicales ouvertement classiques de ses prédécesseurs (Beethoven, Purcell et Rossini dans Orange Mécanique ; Haendel, Schubert et Vivaldi dans Barry Lyndon ; Bartók et Penderecki dans Shining…). Si le film s’avère tout aussi remarquable que d’habitude sur le plan technique et dramatique, le propos, quant à lui, demeure en deçà des moyens fondamentaux dont dispose habituellement Stanley Kubrick. Démonstratif, jubilatoire dans les dialogues de son premier hémistiche métrique, Full Metal Jacket est – des six derniers films de son auteur – le moins subtil et le moins retentissant. Clôture le cycle des treize longs métrages du cinéaste l’envoûtant Eyes Wide Shut, étude de la nuit conjugale du couple formé, à l’écran comme à la ville, par Tom Cruise et Nicole Kidman. À la fois abscons et particulièrement fascinant, Eyes Wide Shut est un dernier film sciemment inexpliqué (et sans doute inexplicable), une sorte d’énigme ouverte vers les ténèbres, un film sur le désir amoureux sans ébats sexuels (ou presque), un film sur l’infidélité débarrassée de ses apparentes tromperies…

Eyes Wide Shut

70 ans et 13 films. Plus de vingt ans après son passage de vie à trépas, Stanley Kubrick continue d’exister au travers de son Oeuvre. Les cinéphiles et la critique sont régulièrement amenés à voir et à revoir ses nombreuses pièces maîtresses fondées sur la barbarie humaine, la folie destructrice et les dangers du progrès dépassant l’organe (mécanique). En ce jour du 26 juillet 2020, les aficionados les plus chevronnés du réalisateur iront d’un seul homme lui chanter, à la manière rémanente et berçante d’un Hal 9000, une petite chanson : « Happy birthday, Stanley« .

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