Blue Collar : La mort du rêve américain

Cinéaste passionnant, Paul Schrader (à qui l’on consacrait récemment un dossier), c’est connu, a commencé en tant que scénariste. Dans les années 70, suite à ses scénarios pour Sydney Pollack (Yakuza), Brian De Palma (Obsession) ou encore Martin Scorsese (Taxi Driver), il est l’un des scénaristes les plus en vue d’Hollywood et il développe des velléités de réalisation. Étonnamment Blue Collar, qu’Elephant Films ressort en Blu-ray dans une très belle copie dès aujourd’hui, apparaît pourtant comme étant loin d’être une évidence pour une première réalisation tant le film diffère des obsessions thématiques habituelles de Schrader qu’il continuera d’explorer durant toute sa carrière. On doit le sujet du film à Leonard Schrader, frère de Paul qui était également à l’origine du premier traitement de Yakuza. En ayant la volonté de nous plonger avec réalisme dans le quotidien d’une usine d’automobiles à Detroit, dénonçant avec force la corruption des syndicats, aussi intéressés par le profit que les patrons, Blue Collar n’a guère de similitudes avec le restant du cinéma de Schrader. Il n’en demeure pas moins l’un de ses films les plus forts bien que loin d’être personnel.

Tout commence quand Zeke, Jerry et Smokey, lassés d’accumuler les dettes et les crédits pour nourrir leurs familles, décident de voler l’argent de leur syndicat. A leurs yeux, ce petit braquage devrait leur permettre de subvenir à leurs besoins et de se venger du syndicat qui ne fait rien pour eux dans leur travail quotidien. Malheureusement pour eux, ils ne trouvent qu’une petite somme d’argent et un registre de comptes, beaucoup plus intéressant. Les trois hommes sont conscients qu’ils tiennent entre leurs mains un objet prouvant les magouilles du syndicat et que celui-ci va être prêt à payer une certaine somme pour remettre la main dessus mais ils ignorent l’ampleur du danger qui les guette.

En s’intéressant à trois hommes simples, trois ouvriers comme tant d’autres mais tous trois profondément différents, Paul Schrader inscrit son film dans une lignée aussi dramatique que sociale. Le réalisme des scènes d’usine, la façon de parler des personnages, leurs problèmes, tout ça rend Blue Collar incroyablement réaliste et l’on avait rarement vu le travail à l’usine filmé d’aussi près, avec l’impression de coller à la sueur des ouvriers. Si le film prend bien son temps pour démarrer, c’est pour accentuer son aspect réaliste que l’on ne mettra jamais en doute même quand l’histoire vire au drame et à la paranoïa. On se croirait presque dans un thriller (genre que Schrader affectionne pour mieux secouer ses personnages) quand on se rend compte que le syndicat est prêt à tout (menaces, meurtre, pot-de-vin) pour se débarrasser de ces trois ouvriers qui en savent plus long que les autres. Mais Schrader ne succombe pas à la tentation du spectaculaire, et pour que sa dénonciation garde plus de force, il persiste à la placer dans un contexte terriblement réaliste qu’énormément de travailleurs pourraient connaître.

Non seulement Blue Collar comporte une trame solide, axée sur le réalisme quasi documentaire mais il bénéficie d’une qualité d’écriture certaine en ce qui concerne les personnages. D’abord amis puis complices, Zeke, Jerry et Smokey en viennent à avoir des opinions différentes quant à la marche à suivre concernant le syndicat quitte à ce que l’un d’entre eux retourne sa veste pour accepter un travail mieux payé. Grâce à l’interprétation intense de Richard Pryor, Harvey Keitel et Yaphet Kotto (qui voulaient tous tirer la couverture à eux durant le tournage, rendant l’ambiance de travail infernale), on comprend ce qui pousse les personnages à agir ainsi et aucun de leur choix ne nous paraît foncièrement mauvais. Au-delà du portrait sans concessions sur la corruption des syndicats qui font tout pour tenir l’ouvrier en laisse, Blue Collar nous montre le rêve américain sacrifié sur l’éternel autel du profit et dont l’accès à la liberté et à la richesse s’est noyé avec l’industrialisation. Un constat amer qui est encore d’actualité aujourd’hui et qui monte bien la force du film dont on ne vous conseille que trop la découverte.

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