L’Ombre de Staline : La Petite Famine des Peuples

L’Ombre de Staline s’aperçoit craintivement comme un film historique poussiéreux sentant la naphtaline au regard de sa bande-annonce et son affiche symptomatique du film d’espionnage, proche du Pont des Espions de Steven Spielberg et son héros idéaliste, incarné brillamment par Tom Hanks. Il y a bien des similitudes avec notre héros, conseiller/journaliste débarquant d’une interview fortuite avec Adolf Hitler en 1933. Le personnage en question est Gareth Jones, un jeune journaliste britannique rendant des comptes au Ministre des Affaires Etrangères et toute sa troupe goguenarde affairées autour d’une table suivant le récit sur l’état de l’Allemagne hitlérienne au début des années 1930 et des informations perçues par le jeune homme. De quoi nous alerter et nous happer au cœur d’un récit dont la reconstitution soignée nous immerge d’emblée dans l’épicentre d’une paranoïa qui débouchera sur des temps de guerre encore insoupçonnés.

L’Ombre de Staline nous plonge au cœur des affaires politiques internationales des années 30. L’Allemagne se renforce tout comme l’URSS de Staline. Ce qui alerte le jeune Jones qui part au culot en Russie pour comprendre la situation. Rapidement on lui parle de la situation de l’Ukraine. On ressent le malaise d’un pays, les espions et la surveillance sont partout, les meurtres et kidnappings passés sous couvert de cambriolages fumeux. L’insécurité est à tous les coins de rue pour Jones qui se transforme en un lanceur d’alertes dans cette époque dangereuse. La paranoïa s’installe et il devient un danger pour la nation russe. Le film explore des portes ouvertes dans une première partie accrocheuse ne révélant point le drame qui va s’éveiller devant nous. Beaucoup de questions et peu de réponses, ce qui attise la curiosité de cet idéaliste ne prenant point la mesure de ce qu’il se joue en haut lieu. La Russie s’étend, mais à quel prix  ?

Gareth Jones s’embarque alors dans un voyage vers l’Ukraine. En train puis à pied, il découvre l’horreur de ce que l’on appellera ensuite L’Holodomor. À savoir l’extermination par la faim d’un peuple exploité pour enrichir le Petit Père des Peuples. La grande splendeur du Communisme sous le joug d’un dictateur encore inavoué, considéré toujours comme le plus grand leader de l’Histoire de la Russie.
L’Holodomor se déroule sur une période de deux ans, de l’été 1931 à l’été 1933, où près de 7 millions de Soviétiques, dans leur immense majorité des paysans, moururent de faim au cours de la dernière grande famine européenne survenue en temps de paix : 4 millions en Ukraine, 1.5 millions au Kazakhstan et autant en Russie. Gareth Jones traverse à pied cette Ukraine apocalyptique où survivent majoritairement les enfants de paysans morts sur les routes ou dans leurs lits. Des enfants transformés en animaux qui errent, volent et mangent ce qu’il y a à disposition. Des bébés pleurant sur le bord de la route assis sur les cadavres des parents. L’horreur à l’état humain, comme un amuse-bouche de ce que produira l’holocauste version allemande quelques années plus tard. Le tableau de cette Ukraine dépeinte par la réalisatrice, Agnieszka Holland, marque l’esprit nous quittant plus en dépit des dizaines de films produits depuis quelques années sur l’Holocauste. Savoir ce qu’il s’est produit, l’horreur humaine dans sa plus crade représentation alors que des correspondants journalistes répondaient vilement à la propagande de l’état russe, révolte et nous assomme en constatant, 90 ans plus tard, que la face du monde n’a que peu évolué. L’Ukraine toujours sous le joug de la Russie, dictateurs en place et le monde représenté par sa plus vile délégation, alors que les lanceurs d’alerte doivent se confiner, par peur de représailles, dans des hôtels et autres lieux tenus secrets. 

Si Agnieszka Holland, auteur de Total Eclipse avec Leonardo Dicaprio en Rimbaud ou encore d’Europa Europa (nommé pour l’Oscar du meilleur scénario adapté  en 1991), préfère conclure sur une note d’espoir, L’Ombre de Staline permet d’éveiller les consciences sur l’introduction du monde politique moderne et ce qu’il en découlera sur les 100 années suivantes. Car rien ou peu de choses ont évolué en dépit d’un second conflit mondial, d’un holocauste et d’une Guerre Froide toujours pas réchauffée en dépit de la bonne propagande subit chaque jour. L’Ombre de Staline est un grand film déployant l’effroyable vérité sur notre monde, une vaste ferme d’animaux tournant sur elle-même avant une extinction bienfaitrice pour l’humanité.

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