Laurin : Rencontre avec le réalisateur Robert Sigl

Festival créé par un passionné pour les passionnés, le Bloody Week-end aura, parmi ses qualités, permis la découverte d’un cinéaste allemand passionnant. En 2018, le festival projetait Laurin, premier long-métrage de l’allemand Robert Sigl, un film en forme de conte et de rêverie horrifique qui marquait la naissance d’un cinéaste qui, depuis, a beaucoup tourné, mais sans jamais trouver des projets aussi alléchants que ce Laurin, une formidable réussite qui laissait augurer une formidable carrière. Depuis, le film s’est fait remarquer et bénéficie récemment d’une sortie soignée chez Le Chat qui Fume en combo Blu-ray et DVD. L’occasion d’enfin lever le voile sur un cinéaste méritant toute notre attention et de dévoiler l’intégralité de notre rencontre avec lui au Bloody Week-end de l’année dernière où il venait présenter son film Hepzibah et où il était revenu pour nous sur Laurin et l’ensemble de sa carrière :

C’est la deuxième fois que vous venez présenter un film au Bloody Week-end, c’était donc une très bonne expérience de venir y présenter Laurin l’année dernière ?

Ah oui complètement, Loïc Bugnon (le créateur du festival – ndlr) organise ici les choses avec un enthousiasme communicatif et fait du festival un lieu de rencontre idéal pour les amateurs du cinéma de genre. Présenter un film ici se fait dans une ambiance bienveillante.

Nous avions beaucoup aimé Laurin et c’est formidable car depuis sa présentation ici l’année dernière, il vit une seconde carrière, il a été montré dans d’autres festivals et va sortir en blu-ray en France dans une superbe édition, qu’est-ce que cela vous fait ?

Je suis extrêmement heureux de tout ça bien évidemment. Heureux et aussi soulagé car à l’époque de sa sortie, Laurin, en dépit des différentes récompenses et bonnes critiques qu’il a pu avoir, n’a jamais vraiment rencontré son public comme je le désirais. J’ai toujours eu l’impression que l’industrie du cinéma allemand, qui ne jurait que par leurs comédies et leurs drames, n’a pas voulu que le film fonctionne tant il sortait des sentiers battus. J’ai vraiment ressenti une véritable discrimination de leur part envers le film et envers son genre, Laurin n’a pas eu sa chance à l’international. À l’époque, c’était un comité qui décidait quels films ils voulaient dévoiler à l’international et Laurin a été dissimulé alors qu’il aurait pu avoir sa chance à Sitges ou Avoriaz. 30 ans plus tard, il a finalement été montré à Sitges et a été vu un peu partout et pour moi c’est un triomphe tardif.

Laurin

Laurin est un film profondément singulier, comment l’idée du film vous est-elle venue ?

Par visions. Vous savez, mon enfance a été traversée par plusieurs expériences malheureuses. Mon grand-père et ma tante sont décédés quand j’étais très jeune, ça m’a profondément traumatisé. Ma tante est morte enceinte peu longtemps après l’assassinat de Sharon Tate, tout le monde en parlait et tout ça, toute cette approche de la mort a longtemps infusé en moi pour ressortir dans Laurin qui raconte finalement l’histoire d’une jeune fille qui perd sa mère et qui doit en faire le deuil toute seule. J’ai accompagné tout ça par un ensemble de visions assez cauchemardesques pour faire ressortir la puissance de ce trauma, mais c’est vraiment de mon enfance que Laurin est né.

Il est vraiment dommage que votre travail ne soit pas plus reconnu en France…

C’est aussi ce que Pascal Laugier m’a dit ! L’année dernière, il m’a fait part de son incompréhension totale quant à la réception de Laurin. Selon lui, avec un tel film, j’aurai dû avoir une plus grande carrière. C’est très gentil de sa part et je n’ai rien à répondre à ça, j’en suis le premier peiné. C’est terrible, mais c’est ce qui est arrivé…

Quelles ont été concrètement les répercussions de l’accueil de Laurin sur le reste de votre carrière ?

À la suite de Laurin et du Bavarian Film Award que j’ai reçu (à 25 ans, il fut le plus jeune des cinéastes à recevoir cette récompense dans la catégorie meilleure première réalisation – ndlr), je n’ai pas pu travailler pendant six ans. Vous y croyez ça ? J’avais un Bavarian Film Award, mais aucun de mes projets n’a abouti pendant six ans, parce que l’industrie ne voulait pas de moi. Finalement j’ai pu retravailler en Pologne sur la mini-série Stella Stellaris, un mélange de conte, de science-fiction et d’aventure. Ce fut une expérience incroyable, on bossait sur les premiers effets spéciaux générés par ordinateur pour une production allemande et j’étais totalement à mon aise dans le registre. La série m’a également permis de continuer à travailler puisque j’ai été remarqué par un producteur canadien qui travaillait sur le développement de la série Lexx et qui m’a choisi pour réaliser le quatrième épisode de la première saison ce qui m’a permis de diriger Malcolm McDowell. Pour ce qui est de l’Allemagne, j’ai dû y rentrer car je n’avais pas assez d’argent pour rester au Canada ou aux États-Unis. J’ai beaucoup travaillé à la télévision, sur des mini-séries, des séries policières, des téléfilms notamment le slasher School’s Out (1999) qui s’est exporté aux États-Unis. À chaque projet que j’ai eu entre les mains, j’ai tout fait pour m’élever hors des barrières de l’Allemagne. Mon rêve aurait été de travailler en France à vrai dire. J’ai toujours voulu me barrer de cette putain d’Allemagne ! Car vous savez, les six ans qui se sont écoulés entre Laurin et Stella Stellaris sans travailler, pour moi ce sont des années perdues à jamais.

Laurin

Vous présentez ce soir au festival Hepzibah, un téléfilm datant de 2010, pouvez-vous nous en dire plus ?

C’est le dernier film que j’ai réalisé pour l’international. Il a été produit par l’Allemagne, mais j’ai eu l’autorisation de le tourner en anglais à Prague avec un joli casting. J’ai pu travailler avec Murray Melvin qui a joué dans Barry Lyndon, avec David Bamber qui a joué dans Rome, mais aussi avec Eleanor Tomlinson qui avait 17 ans au moment du tournage et qui a depuis tourné dans la série Poldark. Je suis vraiment très heureux de cette expérience, mais vous savez, Laurin a mis trente ans avant d’être revu et reconnu et Hepzibah on le redécouvre aujourd’hui, car encore une fois l’Allemagne l’a mis de côté pendant des années !

À ce train-là, ça devient carrément personnel !

Je ne sais pas ce que je leur ai fait franchement. Mais c’est un pays particulier, ils détestent tout ce qui touche à la psychologie un peu profonde. C’est une nation malade, remplie de lâcheté et qui a peur de tout ceux qui sortent un peu du lot. Ils ont un lourd passif, ils ont détruit tant de belles choses, ils sont devenus si technocrates et ont perdu tout sens de la beauté, de l’art et de l’esthétique, on pourrait littéralement prendre tout le pays et le mettre dans un asile !

Hepzibah

C’est ce qui explique selon vous le fait que le cinéma allemand s’exporte plus difficilement que d’autres cinémas ?

Oui certainement, il y a quelques cinéastes qui parviennent à se construire une carrière, mais globalement l’Allemagne est un pays qui étouffe toute voix un peu différente qui s’élève. Tous les scénaristes et les réalisateurs qui auraient quelque chose à dire de politiquement incorrect, de potentiellement provocateur ou anarchique sont surveillés de près. Nos films doivent tous être innocents, vus par tout le monde et ne froisser personne. Le pays n’aime pas qu’on lui touche ses blessures. Pour une nation qui a été responsable du pire crime contre l’Humanité jamais commis, ils sont beaucoup trop sensibles. Comme vous avez pu le constater, je n’aime guère mes compatriotes ! (rires)

Quels sont vos projets récents ?

Il n’y a pas longtemps, j’ai travaillé sur une série qui a pour but de mettre en lumière des affaires non-classées. On reprend les faits et on effectue des reconstitutions pour lever le voile sur ces affaires. Non seulement j’y ai disposé d’une belle liberté artistique, mais en plus sur les 72 cas que j’ai mis en scène, 14 pourraient être résolus grâce à la série, c’est quelque chose dont je suis très fier. Quant à mes projets personnels, j’ai toujours énormément de mal à les financer. J’ai pourtant réussi à y attacher des grands noms comme Howard Shore ou Malcolm McDowell, mais en Allemagne, ça ne suffit pas. J’espère donc que la sortie de Laurin en vidéo en France ou que la publication de cette interview permettra à des producteurs français de découvrir mon travail. Je suis sûr que mes projets leur plairaient, c’est simplement une question de manque de contact de ma part, mon réseau à l’international n’est pas assez développé pour que je me fasse financer. Et c’est délicat d’être un réalisateur qui prend l’initiative de contacter un producteur, ces gens-là ne veulent pas vous lire, ils veulent entendre parler de vous.

Propos recueillis par Alexandre Coudray et Mathieu le Berre le 1er juin 2019 au festival Bloody Week-end à Audincourt. Un grand merci à Robert Sigl et Patrick Lang.

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