Pinocchio : Retour au conte

C’est un film qui aura connu un parcours houleux pour sa distribution française : d’abord prévu pour une sortie cinéma en mars repoussée à cause du Covid-19, Pinocchio devait ensuite sortir en juillet. Mais face à l’incertitude générale quant à la réouverture des salles de cinéma, son distributeur Le Pacte a pris la décision difficile d’abandonner la sortie salles pour une sortie via Amazon Prime Video. C’est ainsi que les cinéphiles français ont pu découvrir le film dès le 4 mai à travers une sortie forcément frustrante vu son statut le confinant sur nos petits écrans mais qui était certainement la meilleure chose à faire pour que son distributeur puisse éviter au maximum de perdre de l’argent dans cette période troublée. Et si l’on ne peut qu’être déçus de ne pas voir une telle proposition sur grand écran, on ne va certainement pas bouder pour autant notre plaisir face au nouveau film de Matteo Garrone.

Du cinéaste, on connaissait déjà le goût pour les contes et le baroque (son Tale of Tales en témoigne joliment) aussi n’est-il pas étonnant de le retrouver derrière cette énième version cinématographique de Pinocchio. Vous pouvez cependant oublier l’adaptation Disney, celle qui est le plus restée en tête. Garrone entend en effet revenir aux sources du conte écrit par Carlo Collodi, l’embrassant totalement, sans ironie aucune et sans avoir peur de sa noirceur. Certes, nous avions déjà été traumatisé par le film Disney. Mais voir ici Pinocchio pendu en rajoute une couche ! Garrone n’entend cependant pas édulcorer le récit mais bien au contraire y coller de plus près, de façon quasiment littérale. Le film se déroule ainsi de façon très chapitrée, chaque mésaventure de Pinocchio (qui est décidément un petit pantin bien naïf et désobéissant) l’amenant à une autre jusqu’à un dénouement forcément moralisateur.

Matteo Garrone ne s’encombre cependant pas de réelles considérations autres que celles qu’il s’est fixé et embrasse totalement la nature de conte de son film. Pinocchio est ainsi un film fabuleux qui ne nous fait jamais douter un seul instant de l’authenticité de ses personnages fantaisistes, qu’ils soient chats, renards, singes, thons ou escargots. Réalisé avec un goût du cinéma traditionnel (il suffit de voir combien les effets spéciaux ont l’air artisanaux pour comprendre que Garrone a avec son film la même démarche que Geppetto avec la bûche qu’il entreprend de tailler) et une vraie gourmandise dans sa façon de croquer ses personnages et son univers, le Pinocchio de Garrone est une œuvre célébrant l’imaginaire dont on admire le moindre plan, chacun d’entre eux étant travaillé avec un sens de l’image parfaitement remarquable.

On ne peut d’ailleurs que saluer la façon dont le cinéaste se tire de la problématique des effets spéciaux, évitant le tout-venant numérique, préférant avant tout travailler à base de maquillage et de prothèses pour donner vie à son pantin de bois ainsi qu’aux personnages qu’il croise. Il y a un goût de l’artisanal et du palpable qui fait plaisir à voir dans ce film et que l’on ne peut que saluer. Réalisé aussi bien pour les enfants que pour les adultes, haut en couleur, ce Pinocchio est également l’occasion d’une révélation et de tendres retrouvailles. La découverte du talent du jeune Federico Ielapi, bluffant de justesse dans le rôle principal (très difficile à incarner, nécessitant l’équilibre entre le côté naïf et celui plus tête à claques) n’a d’égal que le plaisir que l’on éprouve à retrouver Roberto Benigni dans le rôle de Geppetto. L’acteur, qui a toujours eu une sacrée histoire avec le conte de Collodi (il a réalisé sa propre adaptation et lui-même joué le pantin en 2002) est ici filmé avec une tendresse inoubliable et se montre parfaitement touchant dans le rôle de ce charpentier soudain mû par un amour paternel brûlant.

Tour à tour terrifiant, émouvant, époustouflant et fascinant, Pinocchio vient en tout cas convoquer tout un pan du cinéma italien, lorgnant du côté des grands maîtres (on pense à Fellini et à Comencini bien sûr) avec un amour immodéré pour le conte, au premier degré et sans rougir de ce qu’il ose présenter à l’écran. Un tel savoir-faire et un tel sens de l’émerveillement, même en VOD, ne doit se refuser sous aucun prétexte.

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