Dark Crystal – Le temps de la résistance : Gelflings, levez-vous !

Alors que pullulent ces dernières années nombre de séries adaptées de films et que peu d’entre elles parviennent à être de véritables réussites allant bien au-delà du titre adapté (Fargo reste l’une des plus belles exceptions), personne n’attendait vraiment un préquel à Dark Crystal, le film culte réalisé par Jim Henson et Frank Oz en 1982. Projet complètement inattendu, cette série (disponible sur Netflix depuis août dernier) sortait un peu de nulle part et l’on se demandait si elle serait capable de recréer la magie du film tout en y apportant quelque chose de tangible, à même de justifier son existence. La réponse est positive et même fichtrement enthousiaste, ce Temps de la résistance n’étant ni plus ni moins ce qui s’est fait le mieux en matière de fantasy à l’écran depuis Le Seigneur des anneaux !

Avec son univers sombre, sa violence audacieuse et ses affreux Skeksès capables de terrifier le moindre gosse voyant le film trop tôt, Dark Crystal avait largement de quoi alimenter plus qu’une œuvre de cinéma. Si une suite a déjà vu le jour sous forme de comic-book, ce préquel tombe à point nommé, relatant la façon dont les Gelflings (divisés en sept clans) ont réalisé la fourberie des Skeksès et de leur dernière trouvaille (drainer l’essence des Gelflings pour prolonger leur vie). La série raconte donc la mise en place de la résistance des Gelflings mais tout en faisant briller une lueur d’espoir sur la flamme animant la révolte de ses personnages principaux, elle fait également peser de toute sa tristesse l’inévitable pour ceux qui connaissent le point de départ du film, mettant en scène les deux derniers Gelflings de leur espèce. Le récit est donc celui d’une révolte contre le pouvoir en place certes (les Skeksès ayant depuis longtemps été corrompu par tout ce qui est négatif en ce monde) mais c’est aussi le récit d’une inévitable défaite à venir, préfigurant un terrifiant génocide.

La série marche en cela dans les pas de son film matriciel, n’ayant pas peur de nous terrifier et de pousser loin la cruauté de son univers avec meurtres et torture à la clé (certaines scènes restent vivement en tête), illustrant parfaitement la mentalité des cruels Skeksès qui ne pensent qu’à vivre éternellement sans se soucier des autres. Le scénario de la série a beau savoir que la révolte des Gelflings sera tôt ou tard vouée à un cruel échec, il n’en fait pas moins régner un beau souffle épique sur chaque épisode, illustrée de façon exemplaire par une magnifique musique de Daniel Pemberton et Samuel Sim. Chaque personnage y trouve rapidement sa place et les trois Gelflings principaux, amenés à se croiser dans leur quête, sont de très beaux personnages, touchants dans leurs sentiments, obligés de grandir brutalement de se sortir de leur confort pour lancer leur appel à la résistance. On appréciera d’ailleurs grandement le ton de la série, tournée sans ironie, embrassant son récit au premier degré, sans avoir peur d’un brin de naïveté pour mieux montrer combien les personnages nous sont proches dans leurs peurs et leurs questionnements. Pas question d’être niais cependant, les épreuves rencontrées par les personnages exigeant leur lot de sacrifices et de pertes, illustrant combien la vie est fragile.

Les dix épisodes composant la série (dont on espère vivement une suite bien qu’elle n’ait toujours pas été annoncée) sont une pure merveille auxquels on pardonne bien volontiers quelques longueurs dans le milieu de la saison. Rien que pour sa direction artistique, menée par la Jim Henson Company et Brian Froud, rouage indispensable du film original, la série vaut le détour. Étonnamment choisi pour réaliser tous les épisodes de la série, Louis Leterrier (de qui on n’attendait pas grand-chose vu ses précédents films) se fond parfaitement derrière un univers qu’il entend respecter scrupuleusement pour maintenir la cohérence (scénaristique et visuelle) avec le film. En 2019, on ne peut que se réjouir que plus de 90% de la série soit réalisée à l’ancienne avec décors en dur et marionnettes. Faire autrement n’aurait d’ailleurs pas eu de sens, l’essence même de Dark Crystal se trouvant dans son savoir-faire à base marionnettes et de personnages tangibles. Ici, le numérique fait ce qu’il devrait toujours faire, à savoir permettre de rendre fluide quelques animations, d’effacer çà et là et un marionnettiste et de compléter des bouts de décors quand c’est nécessaire. Bien que moins nombreuse que sur le film où les Skeksès demandaient énormément de personnes pour les manipuler, l’équipe de marionnettistes a tout de même un sacré travail à fournir mais son nombre désormais réduit permet à Leterrier de faire bouger sa caméra autour des personnages pour rendre les scènes encore plus vivantes.

Ainsi, aussi terrifiants soient-ils, on se régale toujours autant de la moindre scène avec les Skeksès, monstres oiseaux à la fois pathétiques et cruels et les voir évoluer de façon aussi fluide est un plaisir absolu pour les yeux. On peut en dire autant du reste de la série, aux décors incroyables et palpables et revoir cet univers prendre vie avec un tel respect et une telle joie communicative a de quoi justifier la vision de ces dix épisodes.

Cohérent avec le film, le récit permet d’explorer un peu plus le monde de Thra, ses Gelflings (aux clans volontairement divisés par les Skesès pour mieux régner) et ses Skeksès, nous gratifiant de nouveaux personnages réussis (le chasseur SkekMal en tête, véritable machine à tuer) pour donner encore plus d’épaisseur à un univers que l’on sentait déjà profondément tangible et réfléchi dans le film de 1982. Véritable prouesse artistique, ce morceau de fantasy pure doit aussi beaucoup au superbe casting vocal réuni pour l’occasion : Taron Egerton, Anya Taylor-Joy, Nathalie Emmanuel, Simon Pegg, Jason Isaacs, Mark Hamill, Mark Strong, Lena Headey, Helena Bonham-Carter, Keegan Michael-Key, Bill Hader, Awkwafina, Natalie Dormer ou encore Alicia Vikander donnent de la voix avec un bel enthousiasme et une sacrée gourmandise notamment du côté des Skeksès où les acteurs se font plaisir. Si la vision du film est indispensable à une meilleure compréhension de la série (et une meilleure appréhension de la profonde tristesse de ce qu’elle raconte), ce Temps de la résistance est à savourer avec les yeux et avec le cœur, en acceptant de s’y plonger corps et âme pour mieux apprécier la puissance de ce récit onirique et intemporel, racontant une fois de plus la nécessité de se révolter contre l’injustice, encore et toujours.

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