Voyage à deux : La route du temps est semée d’embûches

Quand Wild Side décide d’éditer des films importants de notre patrimoine cinématographique à l’image de Gun Crazy ou des Forbans de la nuit, il ne fait pas les choses à moitié. Ainsi, Voyage à deux, disponible depuis le 11 mars dernier s’est offert une sortie en Blu-ray dans une édition collector limitée avec Blu-ray bardé de bonus, DVD, livre foisonnant sur le film et lot de 6 cartes postales. Une édition enfin à la hauteur pour un film qui n’est que trop méconnu dans la filmographie de Stanley Donen (dont on retient inévitablement les comédies musicales) et de Audrey Hepburn (qui comporte beaucoup d’autres films phares) et qui permet enfin de se dévoiler au public cinéphile dans toute sa splendeur.

Voyage à deux, issu de l’imagination du scénariste Frederic Raphael ne raconte ni plus ni moins que l’histoire d’un couple étalée sur douze ans de mariage, de la première rencontre à la dégradation lente mais inexorable de leur amour. L’originalité du film tient cependant dans le fait qu’il concentre ses douze années en six temporalités différentes, entremêlées au sein du récit avec une intelligence rare, chaque scène permettant de faire écho à une autre pour mieux comprendre, en moins de deux heures, ce qui anime le couple et ce qui l’a mené où ils en sont aujourd’hui, aigris, inattentifs à l’autre, considérant leur mariage comme une vaste prison, un chemin pris dont ils auraient dû se défaire depuis longtemps. L’autre point du film, c’est de concentrer ces six temporalités en un moment bien précis, celui de la route des vacances, inlassablement prises dans le Sud de la France. Donen, qui a toujours aimé l’Europe, peut ainsi laisser libre cours à sa sophistication habituelle concernant les décors, tournant le plus possible en extérieurs certes, mais qu’il aménage à son goût.

En effet, le naturalisme est loin d’être le parti pris de Voyage à deux et si les sentiments que le film dépeint sont d’une justesse incroyable, il n’échappe pas à une certaine stylisation, de par l’amour de Donen des décors chargés mais aussi de par la garde-robe foisonnante de Audrey Hepburn qui, si elle a accepté de ne pas se faire habiller par Givenchy sur le tournage, n’en demeure pas moins exigeante quant au choix de ses tenues. Le sel de Voyage à deux ne tient cependant pas sur ce romantisme hollywoodien encore présent concernant l’Europe et le Sud de la France notamment, souvent cantonné à une imagerie de carte postale. Ici, ce sont les personnages qui comptent, que l’on retrouve au fil des époques dans un montage fragmenté mais exemplaires et c’est à nous, spectateur attentif des voitures du couple et des coiffures de Hepburn, de nous repérer dans les temporalités.

Cette chronologie fait bien évidemment toute la force de Voyage à deux, permettant de lever le voile petit à petit sur une relation qui périclite. Ainsi le jeune couple formé par Mark et Joanna qui se demande comment un couple peut rester assis face à face dans un restaurant sans se parler finit inévitablement par se retrouver dans cette situation, sans plus rien à se dire. Lui, architecte un brin étourdi et gouailleur voit sa carrière décoller pour se retrouver au service d’un client envahissant tandis qu’elle, femme délaissée mais passionnée, ne veut plus de cette vie monotone où les habitudes ont fini par prendre le pas sur la spontanéité d’un amour naissant. Les dialogues écrits par Raphael sont formidables et savent faire sonner avec justesse la complexité des sentiments amoureux et de ses évolutions. De fait, il est impossible, quand on a été en couple suffisamment longtemps, de ne pas se reconnaître dans les sentiments des personnages, dans leurs aspirations déçues, dans leurs chemins empruntés là où d’autres auraient pu être pris. Tout en étant extraordinairement lucide et parfois amer voire cynique, Voyage à deux n’est cependant pas le film le plus pessimiste de Donen qui réitérera son exploration du couple avec moins de bonheur dans L’escalier.

Evidemment, le film ne serait rien sans son duo vedette. Bien qu’on parle plus largement d’Audrey Hepburn quand on mentionne Voyage à deux, il est à noter cependant que la prestation d’Albert Finney est autant à saluer. Certes, il a moins de nuances dans son personnage et il le joue d’un air bravache et peu sympathique (Finney détestait l’idée de jouer le beau et aimait faire ressortir les aspects plus sombres de ses personnages) mais il incarne à merveille cet homme aux idées bien arrêtées sur le monde qui voit sa vie bouleversée par son mariage. Il est cependant juste qu’Audrey Hepburn marque vivement les esprits puisque c’est sans aucun doute le rôle le plus complexe qu’elle ait jamais eu à jouer, délaissée d’une partie de ses atours habituels, donnant la réplique à un acteur plus jeune qu’elle (chose assez rare dans sa carrière) et incarnant une femme à plusieurs périodes de sa vie avec toutes les nuances que cela implique. De cet exercice délicat, Hepburn se sort avec les honneurs, irradiant une fois de plus l’écran de son merveilleux visage en y ajoutant cette fois quelque chose de plus grave, la marque du temps qui passe et qui lui va divinement bien.

Stanley Donen filme ce couple vedette avec gourmandise, se délectant de leur complicité (Finney et Hepburn furent amants sur le tournage) et ne perdant rien de leurs savoureux échanges. Et loin de céder aux sirènes de la carte postale et des conventions hollywoodiennes, le cinéaste réalise ici l’un des plus beaux films de l’histoire du cinéma sur la question du couple confronté au temps, cet inéluctable petit salaud qui nous enlève tout sans la moindre pitié.

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