Paul Schrader : L’insoutenable solitude de l’existence

Bien que l’on voue un respect total pour la Cinémathèque française et son travail, elle ne devrait tout de même pas occulter le travail d’autres institutions cinéphiles parisiennes comme Le Forum des Images. Situé en plein cœur des halles, ce lieu bien connu des amateurs de cinéma de genre (L’étrange festival s’y déroule tous les ans) propose régulièrement de passionnantes rétrospectives et a frappé un grand coup en ce début d’année en nous offrant, du 8 janvier au 2 février une immense rétrospective Paul Schrader, en présence du maître en personne, venu présenter quelques films et délivrer une leçon de scénario inoubliable. L’occasion pour nous, chez Close-Up, de nous pencher sur la carrière de ce scénariste et réalisateur dont l’importance, plus discrète que chez ses confrères du Nouvel Hollywood, est à réévaluer.

Il y a deux choses bien connues chez Paul Schrader. Tout d’abord sa rigoureuse éducation calviniste qui forgera son caractère et sa perception du cinéma. Là où la plupart des cinéastes découvrent dans leur jeunesse les films qui les influenceront à jamais, Schrader ne voit son premier film qu’à la toute fin de son adolescence. Le choc est immense mais de ce choc, Schrader ne se départira jamais d’une approche intellectuelle, accentuée par sa cinéphilie tardive mais aussi par trois grandes influences de sa carrière : Ozu, Bresson et Dreyer à qui il consacrera un livre.

Travis Bickle dans Taxi Driver, matrice du personnage schraderien par excellence

La deuxième chose bien connue chez Schrader, c’est qu’il est l’homme derrière Taxi Driver, film écrit comme un exorcisme à sa profonde solitude lors d’une période difficile de sa vie. Martin Scorsese, qui collaborera quatre fois avec Paul Schrader, dira d’ailleurs que Taxi Driver est plus le film de Schrader que le sien. Tout le cœur du cinéma de Schrader réside dans Taxi Driver : son goût pour les personnages solitaires, errant dans un monde qu’ils ne reconnaissent plus, ne se sentant pas à leur place où ils sont mais ne pouvant paradoxalement être ailleurs. Déjà, Schrader développe son approche toute personnelle d’une descente aux enfers (ses films, en soi, ne racontent que ça et ne remontent jamais la pente, ou si peu) et élabore sa méthode de travail scénaristique sur laquelle il revient volontiers, celle de trouver en premier lieu une métaphore pour écrire le film. Taxi Driver parle de la solitude et qui peut être aussi seul en ce monde qu’un chauffeur de taxi, toujours entouré de gens mais sans jamais les connaître ? Cette méthode, qu’il continue encore à utiliser, lui permet de toujours confronter ses personnages à leurs sentiments, ceux-ci primant toujours sur l’intrigue. C’est le gigolo incapable d’aimer dans American Gigolo ou le révérend incapable de continuer à croire en Dieu dans Sur le chemin de la rédemption. Toujours, chez Schrader, les personnages sont profondément désarmés face au monde et remplis de tourment, généralement incapables de les chasser autrement que par la violence.

Hardcore

Mais la carrière de Paul Schrader ne saurait se résumer uniquement à Taxi Driver, quand bien même le film représente la quintessence de ses obsessions. Scénariste prolifique pour certains grands noms du cinéma (Sydney Pollack, Brian De Palma, Peter Weir et Scorsese évidemment), ses écrits ne devraient certainement pas éclipser sa carrière de réalisateur, forte à ce jour de vingt longs-métrages. Sur le plan thématique, on le disait plus haut, Schrader a toujours travaillé autour de la même figure, le solitaire inadapté au monde dans lequel il vit, tourmenté par ses démons intérieurs et voué à se perdre en les écoutant.

Qu’il signe un scénario original, adapte un grand écrivain (Russell Banks avec Affliction, voyant son personnage rongé par la colère et finir par ressembler à ce père tant détesté) ou mette carrément en scène les écrits d’un autre (Harold Pinter pour Étrange séduction, Bret Easton Ellis pour The Canyons pour ne citer que les plus célèbres mais La Féline, Auto Focus ou encore Patty Hearst ne sont pas des scénarios de lui), Schrader brasse infiniment encore et toujours le même thème, quitte à parfois se planter dans les grandes largeurs dès qu’un studio intervient de trop près dans ses affaires. Ainsi son Dominion : Prequel to the Exorcist a été désavoué par le studio qui a préféré sortir une nouvelle version du film dirigée par Renny Harlin et son Dying of the light s’est vu charcuté au montage par les producteurs. Même au travers de ses ratages en revanche, toujours une constante, l’extrémisme permanent d’un cinéaste qui va toujours au bout de ses idées, quitte à en froisser plus d’un au passage (et ce même dans la vie, lui qui n’a pas eu peur de clamer récemment que son film préféré de la décennie 2010-2019 n’était autre que Sur le chemin de la rédemption !) Ainsi le rapport rigoureux qu’il a entretenu avec la religion toute son enfance se répercute volontiers dans ses films, du père calviniste de Hardcore obligé de se plonger dans le monde du porno pour sauver sa fille au révérend de Sur le chemin de la rédemption envisageant carrément un attentat suicide dans sa propre paroisse.

Light Sleeper

Chez Schrader, la religion n’est pas un réconfort mais, à l’opposé, le sexe non plus, celui-ci étant très présent dans sa filmographie mais sans jamais pouvoir apporter quoi que ce soit au personnage si ce n’est des ennuis (American Gigolo, The Walker), la perdition (Auto Focus) ou carrément le douloureux prix à payer pour vivre tel qu’on l’est vraiment (La Féline). Seules catharsis possibles avec le cinéaste : la violence ou l’amour, parfois les deux. Si Schrader montre bien que la violence ne résout pas les conflits intérieurs (le massacre final de Taxi Driver n’apporte pas à Travis Bickle ce qu’il espérait, le meurtre d’Étrange séduction ne servira qu’à assouvir une perversité fugace, le seppuku de Mishima semblera bien vain), il se place cependant plus du côté de l’amour capable de guérir les âmes et d’apporter une forme de rédemption dans ce monde cruel. Les fins d’American Gigolo, de Light Sleeper (très grand film sur les ballades nocturnes d’un dealer que l’on vous invite à découvrir) ou encore de Sur le chemin de la rédemption laissent apercevoir, peut-être un mince espoir de vivre mieux, plus sereinement en tout cas.

Affliction

Vous l’aurez compris, le monde de Schrader est noir, très noir et son chant du désespoir n’a jamais autant pris aux tripes que dans Sur le chemin de la rédemption, retour en grâce d’un cinéaste qui, depuis Affliction, souffrait de réaliser des films inégaux. Si thématiquement on reconnaît immédiatement la patte du cinéaste, difficile d’en dire autant de son style esthétique. Certes, il a beaucoup puisé chez Bresson çà et là au fil des ans (les personnages de Light Sleeper et Sur le chemin de la rédemption tiennent un journal très bressonien) et d’ailleurs Sur le chemin de la rédemption fait preuve d’une ascèse de la mise en scène devant énormément à Bresson mais jamais Schrader ne s’est jamais positionné sur un style, s’adaptant aux histoires qu’il filme mais aussi à l’époque à laquelle il les filme. Blue Collar et Hardcore, ses deux premières réalisations sont ainsi ancrées de façon tangible dans le cinéma des années 70 et sa volonté de capter au plus près du réalisme un monde (celui de la classe ouvrière pour l’un, du porno interlope pour l’autre). Mais dès American Gigolo, alors que la décennie 80 commence tout juste, Schrader semble avoir compris toute l’esthétique qui dominera cette décennie en multipliant les plans clinquants, la photographie léchée, le tout agrémenté d’une musique branchée, toute l’esthétique MTV en déjà un film, que Schrader prolongera avec La Féline, paroxysme de l’esthétique des 80’s, chanson de David Bowie et érotisme exacerbé à l’appui.

Mishima

Sans jamais avoir peur de laisser la place à une mise en scène plus figurative (Mishima et ses fabuleux décors), Schrader saura ensuite s’adapter à tout ce qu’il touche, qu’il retourne du côté du réalisme pour le trop méconnu (et bouleversant) Light of day, qu’il filme une Venise mortifère dans Étrange séduction ou tente des expériences avec le numérique dans The Canyons. Toujours, Schrader s’adapte, ne craint pas le ridicule (Dog Eat Dog flirte avec à de nombreuses reprises) mais ne recule devant aucune concession thématique, sa vision du monde se noircissant au fur et à mesure qu’il vieillit et que notre chère planète bleue se dépérit, cœur du cri d’alarme de Sur le chemin de la rédemption.

Sur le chemin de la rédemption

Non content d’être un cinéaste passionnant, scénariste et réalisateur des plus belles errances de l’histoire du cinéma (mentionnons qu’il a écrit Yakuza avec son frère, assurément un Sydney Pollack à redécouvrir d’urgence), et du meilleur biopic jamais réalisé sur un écrivain (Mishima, chef-d’œuvre et choc esthétique), notons aussi que Schrader, dans sa carrière trop discrète, a offert certains de leurs plus beaux rôles à plusieurs acteurs. George C. Scott n’a ainsi jamais été aussi bouleversant que dans Hardcore, Richard Gere jamais aussi bon que dans American Gigolo, Nastassja Kinski jamais aussi fiévreuse que dans La Féline, Michael J. Fox jamais aussi émouvant que dans Light of day, Natasha Richardson jamais aussi rayonnante que dans Étrange séduction, Willem Dafoe jamais aussi égaré que dans Light Sleeper, Nick Nolte jamais aussi écorché que dans Affliction et Ethan Hawke jamais aussi meurtri que dans Sur le chemin de la rédemption. Une galerie de personnages à vif, abîmés par la vie, incapables de faire autrement que d’avancer et de lutter contre leurs pulsions pour s’empêcher de s’auto-détruire. Des êtres humains en somme, jamais aussi fragiles que lorsqu’ils sont filmés par Paul Schrader.

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