The Irishman : Le Requiem de Scorsese

2019 est sans aucun doute une grande année cinématographique, marquée notamment par deux œuvres formidables et complexes, ouvertement orientées vers le passé pour mieux déclarer sa flamme au cinéma et raconter quelque chose de ce qui a été et ne sera jamais plus. Et si Once Upon a time in Hollywood aura eu les honneurs d’une sortie en salles, on ne pourra en dire autant de The Irishman, magnum opus de Martin Scorsese condamné à rester cantonné sur Netflix, visible sur des téléviseurs souvent mal réglés au niveau de l’image et se trouvant surtout dans notre salon, réduisant la possibilité de se concentrer comme au cinéma. On ne relancera pas l’éternel débat Netflix/VOD Vs Salles mais on ne pourra pas enlever à Netflix le fait d’avoir financé le film, dont le budget monterait jusqu’à 170 millions de dollars. A la vision de The Irishman, pas étonnant d’ailleurs qu’aucun studio ne s’y soit risqué tant le film, ambitieux et à la durée démesurée, ne ressemble à rien d’autre que ce que le consommateur actuel est habitué à voir. C’est tout de même dommage car pour plus d’une raison, au-delà de l’inévitable argument marketing de voir Scorsese retourner au film de gangsters, renouer avec Robert De Niro et Joe Pesci 24 ans après Casino et enfin inviter Al Pacino dans son cinéma, The Irishman ne manque pas de qualités.

Dès le premier plan du film, on est sans aucun doute dans un film de Scorsese : au son de In the still of the night des Five Satins, une caméra déambule en plan-séquence dans les couloirs d’une maison de retraite et très vite un Robert De Niro vieillissant commence à nous retracer son parcours en voix-off. De fait, les quarante premières minutes de The Irishman ne sont pas sans rappeler Casino, le récit se fendant en plusieurs temporalités, les séquences se multipliant dans un maelström purement scorsesien, n’hésitant pas à perdre un peu le spectateur au fur et à mesure que les informations arrivent. Pourtant le film est très loin de l’énergie des Affranchis ou de Casino et si formellement le plan inaugural pouvait le laisser entendre, le fait qu’il se déroule dans une maison de retraite est tout de suite évocateur. Ici, il ne s’agit plus de regarder les gangsters mener la belle vie et tout faire à cent à l’heure dans des éclats de violence nerveux mais plutôt de les regarder vieillir et se retrouver seuls face à la mort.

Que les retrouvailles entre Scorsese, De Niro et Joe Pesci (et même Harvey Keitel, premier alter-ego du cinéaste, présent le temps de quelques scènes) ne nous y trompent pas, The Irishman n’a aucunement l’envie de se coller aux précédents films du réalisateur. Puisque le temps a passé, Scorsese le regarde en face, lui et les regrets qui vont avec. Du livre de Charles Brandt, le très bon scénariste Steven Zaillian a tiré une œuvre somme, un film qui pourrait sonner comme testamentaire, se posant là comme le chant du cygne d’un genre (le film de gangsters) et de toute sa mythologie à laquelle Scorsese a grandement contribué. La veine explorée ici n’est donc pas forcément celle attendue mais il n’est guère étonnant de voir The Irishman lorgner plutôt vers Il était une fois en Amérique que Les Affranchis. Avec cette immense fresque sur l’Amérique d’après-guerre, Zaillian et Scorsese (qui avait déjà travaillé ensemble sur Gangs of New York, autre grande fresque du cinéaste sur l’Amérique, même si malade et amputée par Harvey Weinstein) entendent donc poser, à la manière de James Ellroy, un regard sur les liens étroits entre mafia et politique dans les années 50 et 60, plaçant en figure pivot du récit le syndicaliste Jimmy Hoffa, président du syndicat des chauffeurs routiers, l’un des hommes les plus influents du pays en son temps et qui disparut mystérieusement sur un parking en 1975 après avoir menacé de révéler les liens entre les mafieux et la politique.

Si Hoffa, incarné avec ferveur par un Pacino dans sa forme des grands jours, de nouveau face à De Niro dans un bon film après Heat, est l’un des pivots du récit, le lançant complètement au bout d’une quarantaine de minutes, c’est bien Frank Sheeran le personnage principal du film. Ancien chauffeur routier, Sheeran est un irlandais travailleur dont le sérieux va rapidement être mis à l’emploi par la mafia de Philadelphie et notamment Russell Bufalino. Engagé pour  »peindre des maisons » (autrement dit flinguer des gens), Sheeran est l’éternel homme de main, dont le travail est montré comme une routine et qui va voir sa vie influencée par son amitié avec deux hommes : Bufalino d’un côté et Hoffa de l’autre.

Dans la peau de cet homme à tout faire vieillissant (car disons-le tout de suite, les séquences mettant en scène un De Niro au visage jeune mais alourdi par son corps âgé ne trompant personne ne sont pas les plus réussies du film), Robert De Niro est épatant de justesse, rappelant après de nombreux films à la qualité variée combien il est un immense acteur. Coup de génie du casting, c’est cette fois-ci lui l’homme à tout faire et du Joe Pesci nerveux des Affranchis et de Casino, il ne reste plus rien. C’est peut-être d’ailleurs Pesci qui impressionne le plus dans le rôle de Bufalino, mafieux tranquille et apaisant, n’ayant jamais un mot plus haut que l’autre. On n’avait jamais vu l’acteur comme ça et c’est formidable que Scorsese l’ait employé dans ce registre, venant nous rappeler combien il est dommage qu’il ait pris sa retraite. Pacino, forcément à l’aise dans l’univers de Scorsese, s’empare de son côté avec gourmandise du rôle de Jimmy Hoffa et ménage certains meilleurs moments du film.

C’est donc avec le personnage de Jimmy Hoffa que The Irishman dévoile son ambition première, raconter l’Amérique et ses arcanes, raconter une époque oubliée de tous aujourd’hui (qui se souvient désormais de Hoffa ?) mais surtout raconter l’histoire d’une amitié, celle entre Frank Sheeran et Jimmy Hoffa, d’autant plus déchirante que c’est au premier, après de nombreuses médiations confinant au ridicule, que l’on chargera de tuer Hoffa. Au film de gangsters parfois truculent (certains dialogues sont irrésistibles) et au casting qui ravira les fans du cinéaste et du genre mafieux en général (on y croise des transfuges des Soprano, de Boardwalk Empire et de Vinyl), c’est peu à peu une tragédie qui se joue, celle d’un homme condamné à être l’éternel homme de main fidèle, devant abattre l’un de ses plus chers amis. C’est alors dans sa toute dernière partie, voyant un Frank Sheeran vieillissant que The Irishman révèle finalement toute son ampleur.

En mettant son personnage face à une mort certaine (on le voit s’y préparer avec la même minutie qu’il tuait des gens, achetant même son cercueil), Scorsese a l’audace de nous la faire regarder en face avec une force rarement égalée dans le cinéma, venant ainsi justifier sa durée fleuve (et exigeante) de 3h30, le rythme lancinant (mais jamais ennuyeux) du film n’ayant fait que nous préparer à ce départ. Mais au-delà d’un Sheeran plus seul que jamais avec ses regrets mais toujours décidé à ne pas lâcher le morceau au FBI alors que toutes les autres personnes impliquées sont mortes, c’est bien la fin de toute une époque que Scorsese contemple. The Irishman nous met non seulement face à l’inéluctabilité du temps qui passe mais se fait alors le requiem d’un genre et de toute une histoire du cinéma, voué à ne plus jamais être comme avant. En posant sur le genre un regard aussi lucide et sépulcral, Martin Scorsese livre là ce qui s’apparente bien à une œuvre testamentaire, à la fois en regard de sa carrière mais aussi de celles de ses interprètes, que l’on risque bien de ne plus jamais voir dans un film aussi fort, ceux-ci ménageant des moments d’émotions pudiques et bouleversants.

Certes, The Irishman ne pourra être regardé à la légère et ses 3h30 risquent bien d’en dérouter plus d’un mais le film sait récompenser tous ceux qui s’accrochent de la plus belle des façons, avec une émotion bien palpable et la sensation bien vivace qu’il est un chef-d’œuvre en puissance qui, sous le couvert d’un film de gangsters au casting alléchant, n’est finalement qu’un film sur le temps qui passe et dont les ravages sont pires qu’une balle dans la tête. Nul doute qu’on reviendra pendant longtemps sur The Irishman, peut-être bien le film ultime d’un genre qui a déjà tout raconté et que l’on ne pourra désormais plus aborder sans penser que désormais tout a été dit, et ce rien qu’avec une porte laissée entrouverte…

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