Proxima : Avant les étoiles, il y a le temps des au revoir !

Dans les films ayant pour toile de fond la conquête de l’espace sous toutes ses formes, on peut distinguer deux catégories bien distinctes : d’un côté, les œuvres « grandioses » nous faisant profiter du fameux voyage ayant nourri tant de fantasmes enfantins, et de l’autre, celles retardant au maximum le moment fatidique pour se consacrer plus pleinement aux entraînements sur-humains de nos astronautes. Si dans cette seconde catégorie, on repense forcément à L’étoffe des héros ou aux Space cowboys de Clint Eastwood, il n’y avait jamais eu, du moins à notre connaissance, de film ayant comme ambition de se focaliser entièrement sur l’intime, à savoir d’un côté les entraînements intensifs en attente du grand départ, et de l’autre la difficulté à se préparer à être séparé de ses proches. C’est l’option très ambitieuse choisie par Alice Winocour (Augustine, Maryland), pour son troisième long-métrage, avec au milieu de tout ça un discours féministe fort mais jamais démonstratif, car ne chargeant pas inutilement les personnages masculins tout à fait nuancés.

Sarah est donc notre personnage principal, astronaute française se préparant à quitter la Terre pour une mission d’un an. En plus des entraînements intensifs, elle doit comme dit plus haut se préparer à la séparation d’avec sa petite fille de 7 ans, et plus encore, préparer cette dernière qui a évidemment du mal à assimiler l’idée de ne plus voir sa maman pendant tout ce temps. Parallèlement à ces scènes intimistes, nous assistons également à la difficulté qu’a cette femme de s’imposer dans un milieu évidemment très masculin, car là où ces derniers n’ont pas à prouver leur légitimité à être là, elle doit quant à elle redoubler d’efforts pour montrer qu’elle a autant de compétences qu’eux, et saura résister à toute pression en toute circonstance. Ce qui n’est bien entendu pas sans finir par poser quelques problèmes, celle-ci n’étant pas une super héroïne, et devant gérer de nombreuses émotions extrêmes tout au long de ce compte à rebours la rapprochant de plus en plus du grand moment …

Il y a dans ce film quelque chose de quasiment sidérant et de l’ordre du magique, qui se situe tout simplement dans cette capacité qu’a Alice Winocour à nous faire croire, d’un bout à l’autre, à ce qu’elle nous raconte, qui est sans doute due principalement à la foi qu’elle peut avoir elle-même en ce qu’elle a choisi d’aborder comme différentes thématiques. Tout sonne juste, et ce dès le début, et il s’agit clairement de ces films dont on craint à chaque instant que cet équilibre miraculeux sur lequel il se tient ne s’écroule à un moment ou à un autre sous le poids de ses ambitions. Sauf qu’il n’en sera rien ici, fort heureusement, et la sûreté avec laquelle la cinéaste conduit son récit d’un bout à l’autre a quelque chose de bouleversant, tant elle manie à merveille ce mélange si difficile entre la chronique familiale jamais sentimentaliste, mais n’ayant pas peur pour autant de l’émotion, et scènes plus techniques ne sombrant pour autant jamais dans un jargon abscons pour se donner de grands airs, tout en perdant le spectateur. Elle parvient donc à mêler le réalisme des situations lorsque le personnage subit les entraînements habituels dans ce type de contexte, sur fond de dialogues que l’on sent très documentés, mais évitant donc l’hermétisme auquel il serait si facile de succomber ; à des scènes entre mère et fille qui respirent une telle authenticité que l’on ne se lassera pas de se poser la question sur comment il a été possible d’atteindre pareille justesse de ton.

On ne peut donc que saluer la subtilité de l’écriture, tout autant que la perfection de la direction d’acteurs, ce qui nous permet donc de partir sur tous les dithyrambes et superlatifs imaginables concernant la prestation de Eva Green, au-delà presque de toute analyse superflue. D’une densité peu commune, on ne se pose à aucun moment la question de l’incarnation, tout simplement parce que l’on est au-delà de la simple interprétation, et qu’elle est son personnage du début à la fin, avec une finesse, une douceur, une grâce de chaque instant. La moindre nuance qu’elle peut mettre dans les émotions qu’elle convoque, sa diction si naturelle (et elle joue dans plusieurs langues, le français, l’anglais, l’allemand et le russe) et, encore une fois, la profonde justesse dans ses rapports avec sa jeune partenaire jouant sa fille, contribuent à rendre sa prestation inoubliable, loin de toute performance trop visible. Ces moments sont si profonds et émouvants que l’on aurait presque envie de serrer fort le film dans ses bras, ce qui ne veut rien dire en soi mais montre bien à quel point la réussite est saisissante.

Car il est rare d’avoir cette impression si palpable que la moindre scène, le moindre dialogue, sont d’une importance capitale, sans en avoir l’air. Le tout donne une impression de modestie mêlée à une ambition dramaturgique rare, car si la mise en scène élégante, la photo délicate, et l’atmosphère si séduisante montrent bien que niveau cinéma, Alice Winocour sait ce qu’elle fait, à aucun moment cette mise en scène pensée et maîtrisée ne prend le pas sur les émotions convoquées, tout simplement parce que celle-ci, aussi agréable soit-elle à contempler, n’est jamais dans l’esbroufe. Elle serait plutôt du genre à accompagner les humeurs des personnages, et à les envelopper de sa douce lumière, au point de nous laisser totalement émerveillés dans notre siège, alors que le récit reste très terre à terre.

Cette facilité à nous embarquer dans son univers et cette évidence qui transpire à chaque seconde ne sont donc pas les moindres des qualités de ce film sublime, poétique, envoûtant, hypnotique (de par son score discret mais intense) et bouleversant par ses qualités humaines. Vous lirez sans doute un peu partout qu’il s’agit donc d’un film féministe, et s’il est évident que la place de son personnage dans ce milieu est au centre même de sa réflexion générale, il serait tout de même fâcheux de ne réduire le résultat qu’à cet aspect, et l’on pourrait même dire que cela aurait peut-être tendance à éloigner une partie du public de l’œuvre, fatigués que l’on est d’entendre à longueur de temps le même type de réflexions vides de sens. Si féminisme il y a, il est ici tout à fait approprié, au contraire de tant de films récents, et nous nous contenterons de notre côté d’affirmer qu’avant d’être un beau portrait de femme (ce qu’il est indéniablement), il s’agit avant toute chose d’un beau portrait de personnage tout court, ce qui nous ravit au plus haut point concernant cette formidable comédienne qu’est Eva Green, n’ayant pas toujours eu des rôles à sa pleine mesure.

D’une bienveillance rare, porté par l’investiture totale de tout son casting, et à ce titre n’oublions pas le toujours excellent Matt Dillon, dans un rôle casse gueule tant dans l’écriture que dans l’interprétation, qui aurait tout à fait pu faire tomber le tout dans un discours appuyé, le résultat est tout simplement un miracle qui nous fait nous sentir bien en sortant. Qui plus est, la cinéaste parvient, alors que l’on était sûr de tenir le dernier plan, à rebondir sur une ultime scène sans dialogue, réussissant à être à la fois très cinégénique et porteuse de sens. Magistral, c’est le moins qu’on puisse dire.

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