Anna : Luc Besson en roue libre

Après son très chouette « Valérian et la cité des mille planètes »,  space opera qui pompait certes dans des années de science-fiction cinématographique, mais avec une sincérité indéniable, dans un esprit pulp plutôt savoureux, on guettait le retour de Luc Besson au film d’action teigneux avec curiosité. Certes, tout ça sentait évidemment la synthèse (pour rester gentil) de toute sa carrière, en tant que réalisateur ou simple scénariste-producteur, et on se doutait bien que cela ne révolutionnerait ni le genre investi, ni son cinéma. Mais même en y allant le plus vierge de tout à priori négatif, en cherchant tout simplement le film d’action le plus efficace qui soit, ce sur quoi, quoi que l’on en dise, le cinéaste est plutôt compétent, on ne pourra se satisfaire du résultat, catastrophique sur à peu près tous les points. Cumulant toutes les tares qui lui sont attribuées par ses détracteurs depuis un bon bout de temps, avec une constance qui frise l’inconscience pure, on se retrouve plus d’une fois circonspect, voire mal à l’aise devant le résultat, qui a au moins comme mérite de définitivement nous éclairer sur la vision de la vie et des femmes du Monsieur.

Anna, jeune femme vendant des poupées sur le marché de Moscou, n’est pas ce qu’elle prétend. Jouant double, voir triple jeu, voir encore plus, elle est en réalité un super agent bossant pour plusieurs services, dans la droite lignée des héroïnes Bessoniennes, depuis Nikita. Le spectateur découvrira tout au long d’une structure en flash backs, ce dans quoi elle trempe, forcément un peu malgré elle…

Et justement, parlons-en, de cette structure avec laquelle Besson joue visiblement au plus malin qu’il ne l’est. Car tout conscient qu’il est de la banalité de son scénario pompant sans honte sur toute sa filmographie (on pense même au Baiser mortel du dragon à un moment, film qu’il n’a pas réalisé), à coup de plans signature quasiment fascinants, il se sent obligé de jouer avec le spectateur en l’assommant de flash backs quasiment dès le début du film, mais tellement mal utilisés qu’ils rendent une intrigue pourtant cousue de fil blanc particulièrement brouillonne, et surtout jamais ludique. Malgré nos efforts pour prendre le résultat pour ce qu’il est, il apparaît très rapidement que le visionnage s’avèrera particulièrement pénible, sentiment accentué par le fond du film qui finira de rendre son cas indéfendable. Car Besson étant Besson, on ne fera pas ici dans le sensationnalisme en rappelant les accusations dont celui-ci a fait l’objet, mais il paraît difficile de ne pas y penser en voyant le film, tant ce dernier accumule les moments embarrassants, jusqu’à en devenir très inconfortable. A comprendre par là que les femmes sont constamment sexualisées à outrance, et filmées dans des situations de domination, violées ou battues, le tout agrémenté de dialogues croustillants à base de « bitch » et autres joyeusetés. Bien entendu, le cinéaste aura beau la jouer discours critique sur la domination masculine, à base de morale émancipatrice balancée in extremis, rien n’y fait, la pilule a du mal à passer.  Et si l’on ne retirera pas le droit à un cinéaste, quel qu’il soit, de filmer ses désirs, à savoir ici des jeunes femmes au physique interchangeable, et pour l’héroïne titre,  en mode mi-innocente, mi féroce, la façon qu’a Luc Besson de les « mettre en valeur » ne manquera pas de déranger. On aura beau tenter de se rappeler qu’il faut faire la part des choses entre l’Homme et l’Artiste, ici l’un influe tellement sur l’autre qu’il est tout de même difficile d’en faire totalement abstraction.

Malgré tout, on reconnaîtra au metteur en scène ses compétences pour filmer les scènes d’action, celles-ci s’avérant toujours bien cadrées, chaque plan cherchant à optimiser les coups portés. On est donc bien évidemment loin de certains poulains Europacorp, par exemple, à tout hasard, d’un Olivier Mega(é)t(r)on (Taken 2 et 3), pas de sur-découpage ici, mais des bastons brutales, voir gores sur les bords (la scène du restaurant, la meilleure du film). Malheureusement, cela ne suffira pas à sauver le film du naufrage général, tant le je-m’en-foutisme global fait peine à voir. De la part d’un réalisateur qui aura, quoi qu’en disent ses plus farouches détracteurs, en quelque sorte révolutionné le cinéma français à ses débuts, apportant un vent de fraîcheur salvateur, dans un cinéma bouffé par ses certitudes, il est triste de le voir ainsi se draper dans son statut d’artiste incompris, au point de ne même plus chercher à livrer le minimum syndical. Car une scène d’action bien foutue noyée dans 1h50 d’indigence scénaristique totale, cela ne suffira pas à nous satisfaire, surtout quand ce dernier semble avoir conscience à chaque instant de l’inanité de ce qu’il nous raconte, au point de tenter maladroitement de complexifier inutilement le tout, rendant le résultat quasiment irregardable. Et l’on ne parle même pas du cabotinage de la majorité des acteurs secondaires (Helen Mirren fait peine à voir avec son accent russe à la con), et de la violence gratuite banalisant le meurtre sans le moindre recul ironique, ou bien encore de cette esthétique pubarde qui pique les yeux (certains plans de Paris sont à ce point caricaturaux qu’il est difficile de ne pas rire aux éclats).

Dire que ces presque 2 heures sont pénibles relève vraiment de l’euphémisme, et vu le flop vers lequel le film se dirige fatalement (de par sa qualité, mais également l’image publique ternie de l’ancien nabab), on a du mal à s’imaginer que Luc Besson puisse s’en relever par la suite. Il lui faudra faire preuve de dépoussiérage de fond en comble de ses obsessions, afin de se faire pardonner ce film à l’allure de sortie de route complète, qui provoque plus d’une fois une grande gêne pour lui. Tout est possible, mais il y a du boulot…

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