Josef Von Sternberg – Marlene Dietrich : Inlassable(s) quête(s) du désir

Federico Fellini et Marcello Mastroianni, John Ford et John Wayne, Akira Kurosawa et Toshiro Mifune, Jack Lemmon et Billy Wilder, Martin Scorsese et Robert De Niro… L’histoire de cinéma est riche de collaborations intenses et fructueuses entre un réalisateur et un acteur, le premier projetant sur le second tous ses désirs, toutes ses envies, le modelant à sa guise dans un travail de grande confiance. De toutes ces fameuses collaborations, celle entre Josef Von Sternberg et Marlene Dietrich est sûrement la plus passionnante. Et la sortie chez Elephant Films de quatre films du duo (Agent X27, Shanghaï Express, L’Impératrice Rouge, La Femme et le Pantin) en Blu-ray et DVD depuis le 30 avril dernier nous a donné envie de nous repencher sur les fruits de cette relation.

Ce que l’on remarque avant tout, c’est à quel point Josef Von Sternberg et Marlene Dietrich ont vite tourné ensemble pour sortir finalement usés de cette relation. En l’espace de cinq ans, entre 1930 et 1935, le duo tourna sept films ! C’est une des plus intenses collaborations de l’histoire de cinéma, une flamme qui brilla vivement. Dès qu’ils se sont trouvés, ils se sont tout donné et en peu de temps, ils ont sorti tout ce qu’ils pouvaient sortir de leur travail ensemble de la façon la plus étonnante possible.

Naissance d’un mythe, Marlene Dietrich dans L’Ange Bleu

Quand Sternberg rencontre Dietrich durant la préparation de L’Ange Bleu, Marlene est encore une inconnue. Elle a tourné mais seulement en Allemagne et dans des rôles secondaires. En l’espace d’un film et d’une scène (il faut voir Marlene Dietrich, haut-de-forme sur la tête, jambes apparentes, chanter ‘’Je suis faite pour l’amour de la tête aux pieds’’ pour succomber à son charme), le mythe est créé. Le succès du film est immense et fait de Dietrich une star. Mais si Sternberg a toujours clamé que c’était lui qui a créé de toutes pièces le mythe de Marlene Dietrich, il va sans dire que la réalité est plus compliquée que ça. Sternberg n’a finalement fait que projeter une image de son désir sur Marlene mais n’a jamais profondément changé la nature de l’actrice. S’il a été attiré par elle, c’est bien pour ce qu’elle dégage à l’écran, cette assurance, ce calme sensuel, cette ambiguïté sexuelle permanente, cette capacité à souffler le chaud et le froid en l’espace d’un battement de cil. Dans La Femme et le Pantin, la première apparition de Marlene se fait en plein carnaval, elle se tient devant des ballons qui se font malicieusement éclater par un de ses prétendants. Sur le tournage, c’est Sternberg en personne qui tire sur les ballons derrière Marlene. Malgré tout, Marlene ne cille pas. Et réclamera même de refaire la prise plusieurs fois, pour être sûre de ne laisser rien paraître, pas même un frémissement de la lèvre… Il va donc sans dire que si Marlene Dietrich ne serait rien sans Josef Von Sternberg, l’inverse est réciproque et les deux ont créé leur mythe ensemble, chacun servant l’autre suivant ses désirs.

Shanghaï Express

Suite au succès de L’Ange Bleu, ils enchaînent aussitôt avec Cœurs Brûlés en 1930, Agent X27 et Shanghaï Express en 1931, Vénus Blonde en 1932, L’Impératrice Rouge en 1934 et La Femme et le Pantin en 1935. Chaque fois le film est différent mais il est le même. Marlene est toujours le cœur du film, la cible du désir de tous les hommes. Sternberg façonne son mythe de femme fatale, inaccessible, inatteignable, sans cesse changeante. Au fil des films, elle apparaît sous tous les costumes possibles et imaginables : chanteuse de cabaret bien sûr, prostituée, espionne, impératrice, androgyne, masquée et même dissimulée derrière un costume de gorille dans un numéro musical de Vénus Blonde. A chaque film, les costumes et les coiffures sont de plus en plus audacieux, les plans sont de plus en plus iconiques (Marlene se regardant dans le sabre d’un soldat avant d’être fusillée dans Agent X27, Marlene priant dans Shanghaï Express).

De fait, le style de Sternberg est immédiatement reconnaissable et le cinéaste n’a de cesse de composer d’incroyables plans, jouant avec la lumière et ses décors. On reconnaît ainsi la patte Sternberg au gigantisme de ses décors (ceux de L’Impératrice Rouge sont particulièrement fascinants) et à la composition de son cadre, toujours surchargé en objets, en personnages, en bouts de décors. La nature a horreur du vide, Sternberg aussi et c’est ainsi que l’œil de son spectateur ne sait plus où donner de la tête dès que surgit une nouvelle séquence.

L’un des plans les plus iconiques du duo, Marlene Dietrich dans Shanghaï Express

Derrière cette débauche formelle se cache cependant une véritable émotion. On a trop souvent retenu Sternberg comme un maniériste un peu froid, un cinéaste aimant à dépouiller ses acteurs de leurs mauvaises habitudes mais l’iconographie incessante qu’il fait de Marlene Dietrich ne se fait pas simplement pour le pur plaisir formel. Car ses films sont toujours axés sur le désir et l’amour et dégagent donc une véritable émotion, émaillée par de véritables enjeux. Fasciné par l’exotisme de l’Orient (qu’il considère avec un regard beaucoup moins bêtement caricaturé que certains de ses collègues de l’époque, en témoigne la façon dont les personnages asiatiques sont finement écrits dans Shanghaï Express), Sternberg aime à emmener son spectateur dans un ailleurs, un monde auquel il n’a jamais été confronté. C’est cette invitation, doublée au caractère insaisissable des personnages composés par Marlene Dietrich qui font de ses films une véritable réussite, un réceptacle du désir, racontant finalement toujours la même histoire, celle d’un homme aimant une femme qui l’aime en retour mais qui est néanmoins incapable de rester en place.

L’Impératrice Rouge

Tous ces éléments et toute la relation unissant Sternberg à Dietrich trouvent leur paroxysme dans La Femme et le Pantin, leur dernière collaboration. A ce stade de leurs carrières respectives, Sternberg et Dietrich ont dit tout ce qu’ils avaient à dire ensemble. Ils savent que c’est la dernière fois qu’ils tournent ensemble et que leur relation exclusive (au point tel que le mari de Dietrich était jaloux de Sternberg) a atteint ses limites. Sternberg met alors tout ce qu’il a à dire dans La Femme et le Pantin, s’amusant à revisiter des séquences déjà présentes dans d’autres films. Cette dernière collaboration, adaptée d’un roman de Pierre Louÿs, beaucoup la jugent très personnelle car le personnage principal du film, fou de désir pour le personnage de Marlene, la pourchassant sans cesse, ressemble physiquement à Sternberg. Le cinéaste avoue-t-il son désir jamais assouvi pour son actrice ? En tout cas c’est le film où Marlene apparaît la plus changeante. A chacune de ses apparitions, elle donne l’impression de jouer un personnage différent, s’amusant avec son image, tantôt mutine, tantôt naïve, tantôt impitoyable, tantôt émue, tantôt glaciale.

Lionel Atwill, au physique proche de Sternberg, désire une Marlene inaccessible dans La Femme et le Pantin

Cette dernière collaboration marquera évidemment un tournant dans la carrière des deux complices. Sternberg ne retrouva plus jamais la grâce de ses films avec Marlene. Elle, de son côté, s’aventura chez d’autres grands cinéastes (Ernst Lubitsch, Billy Wilder, Alfred Hitchcock, Fritz Lang, Orson Welles) mais ne se réinventa jamais comme elle l’était chez Sternberg. Sa fille Maria Riva le dit elle-même, elle ne recréa plus son image, elle ne fit que la perpétuer. Une perpétuation néanmoins pleine de grâce et d’élégance. De fait, aucune actrice n’est jamais arrivée à la cheville de Marlene Dietrich. Les studios comme les cinéphiles ont eu beau chercher une nouvelle actrice capable d’être la nouvelle Marlene, ça s’est vite avéré impossible. A l’heure où la plupart des acteurs et actrices sont interchangeables, Marlene Dietrich a créé un rayonnement unique sur l’histoire du cinéma, imposant son regard, sa voix, ses manières et son corps. Rarement actrice aura été entourée d’une telle aura, d’un tel mythe. Il faut dire qu’elle a trouvé en Josef Von Sternberg le pygmalion idéal, un homme intransigeant mais passionnant qui fit de son désir pour elle le désir de tous les spectateurs de ses films.

La relation les unissant, fusionnelle et intense, l’une des plus intéressantes de l’histoire du cinéma (à ce titre, il est intéressant de regarder les films qu’ils ont tourné dans l’ordre chronologique pour se rendre compte de leur évolution ensemble) est donc à redécouvrir en partie chez Elephant Films (qui avaient déjà édité Vénus Blonde en 2017) et en haute définition pour un plaisir de cinéma bien difficile à dissimuler, permettant de revoir combien, dans les années 30, Sternberg et Dietrich avaient déjà tout dit sur le désir.

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