Parasite : LE chef d’oeuvre de Bong Joon-ho

Débuter un texte sur un film qui, avant même sa sortie, fait déjà tant parler de lui, de par son statut de Palmé d’Or, déjà, puis pour l’unanimité critique qu’il a pu engendrer, n’est jamais chose aisée. On cherche un angle d’attaque, on tente laborieusement de faire le tri dans ses idées qui se battent dans le plus grand désordre, et l’on finit par se dire que la tâche sera forcément compliquée. Car, au-delà des attentes démesurées qu’il peut susciter, il faut bien entendu prendre garde à éviter la moindre révélation sur le déroulement de l’intrigue, tant celle-ci s’avère riche en surprises diverses qu’il serait criminel de dévoiler ici. Vous l’aurez donc compris, le résultat est si riche, si dense et maîtrisé, que parvenir à en évoquer toute la puissance cinématographique et narrative, sans se perdre en spoilers encombrants, relève de la mission quasi impossible. Et pourtant, comme il semble inconcevable de passer à côté d’une telle œuvre, nous tenterons de relever ce défi de la manière la plus humble possible, en expliquant tout simplement ce qui, selon nous, en fait un film si génial et qui marquera à n’en pas douter une date dans l’histoire du cinéma.

La famille de Ki-taek (l’habitué Song Kang-ho, immense comme d’habitude), est au chômage et vit dans des conditions précaires. Lorsque leur fils, sur les recommandations d’un ami partant à l’étranger, se retrouve à donner des cours particuliers d’anglais à la fille adolescente d’une richissime famille, les Park, ils y voient l’opportunité dont ils rêvaient depuis si longtemps, et vont, par un enchaînement de décisions plus ou moins heureuses, enclencher un engrenage dont chaque personne impliquée aura bien du mal à se dépêtrer … Et nous arrêterons volontairement la description au même niveau que les synopsis disponibles partout sur le Net, tant le film joue, comme évoqué au début de cet article, sur les surprises constantes. Mais lorsqu’on parle de surprises, il faut tout de même comprendre qu’on ne se situe pas ici dans le banal film à twists, dont la seule finalité serait de laisser le spectateur abasourdi devant des retournements de situations qu’il n’aurait pu voir venir, mais bel et bien dans un déroulement implacable, où l’on se surprend à chaque instant à jubiler de se savoir manipulés, sans pouvoir anticiper sur la suite des évènements. Les surprises arrivent ici au fur et à mesure, et à aucun moment l’on ne se situe dans une logique tapageuse, visant la sidération absolue. Le récit avant donc avec une précision métronomique, orchestré par un cinéaste marionnettiste, jouant avec ses personnages et ses spectateurs, patiemment, sachant parfaitement où il veut nous mener et comment y parvenir. Et c’est au rythme de dialogues tranchants comme des lames de rasoir que l’on se retrouve à avancer avec jubilation dans un récit riche en zones d’ombres et en bifurcations toujours gérées à la perfection, où l’on pressent déjà toute la perversité cachée et prête à exploser à tout moment.

On ne le répètera jamais assez, les fans du cinéma Coréen contemporain le savent bien depuis un bon moment, là où ce cinéma se révèle si atypique sur la scène internationale, c’est dans cette façon clairement unique de gérer les variations tonales, en donnant une impression constante de fluidité narrative, à un point tel que l’on est prêt à avaler n’importe quel virage scénaristique. Pour peu que l’on soit un adepte, on ne s’étonnera donc pas de rire à gorge déployée pendant une grosse majorité du film, par ce sens des répliques sarcastiques maîtrisées comme personne par les acteurs, absolument tous impériaux. Il nous paraît donc impossible de ne pas mentionner le nom de l’actrice interprétant la mère chez la famille Park, Cho Yeo-Jeong, tant elle s’avère d’une précision et d’un timing au millimètre dans son art de la comédie. Cette façon si singulière de balancer des répliques au bon moment, avec la mimique parfaite, faisant presque basculer le film dans un humour absurde, et qui, par l’équilibre inouï atteint par la somme de talents réunis ici, parvient à des sommets de cinéma.

Tout ce que l’on peut attendre d’un grand film est réuni ici : un scénario diabolique sachant ménager ses surprises tout en maintenant l’intérêt de la première à la dernière image, un casting tellement idéal que c’en est fascinant d’analyser chaque nuance de jeu, et que l’on a pas fini d’en épuiser toutes les richesses, et bien entendu une mise en scène d’une virtuosité telle que l’on se demande à plusieurs reprises comment ont-ils bien pu atteindre une telle perfection à tous les niveaux. Que les choses soient claires, si l’on parle souvent d’œuvres brillantes, virtuoses, flattant les rétines, on se situe ici à un niveau tellement autre dans la maîtrise filmique, qu’il n’y a même plus de mots pour décrire l’état dans lequel on se situe durant toute la projection. Dans un scope hallucinant de maîtrise, d’une profondeur de champ telle que l’on a l’impression quasi constante de pouvoir apercevoir le monde entier à l’intérieur du cadre, Maître Bong Joon-ho accumule les idées de mise en scène dont on se demande comment un esprit humain peut y avoir pensé. Pas un seul plan qui ne paraisse creux ou inutile, chaque micro seconde de film fait sens et donne l’impression d’avoir été pensée et peaufinée pendant des heures dans un souci de cohérence ultime et de perfection cinématographique de chaque instant.

Ce qui stupéfie à chaque fois dans le cinéma Coréen contemporain, et plus encore dans le cas présent, c’est à quel point ce qui nous semble ahurissant, donne en réalité l’impression qu’il s’agit d’une banalité pour ses instigateurs. Il faut croire que les cinéastes Coréens n’ont pas la même notion du travail et du cinéma qu’ailleurs, et que pour eux, le confort du spectateur, le respect de chaque personne payant son ticket, passe avant toute chose, et que par conséquent, ce que l’on prend pour brillant n’est pour eux que du bon cinéma, tout simplement. Ce qui donne un aperçu du niveau d’exigence dont ils peuvent faire preuve, et dont le film présent semble être la quintessence absolue de tout ce que ce pays a pu engendrer comme œuvres marquantes depuis le début des 2000’s.

Que ce soit bien clair, si le résultat transcende à peu près toutes les espérances, et s’imposera sans peine comme l’une des pièces majeures de ce cinéma que l’on aime tant, on peut affirmer sans la moindre hésitation qu’il s’agit du meilleur film de son auteur, et de loin, ce qui n’est pas peu dire. Il atteint ici une maîtrise du langage cinématographique telle que si on sort de la première vision abasourdi, KO et heureux de voir que le cinéma n’a pas dit son dernier mot, il nous faudra vraisemblablement encore de nombreuses visions pour en épuiser toutes les richesses. S’attaquant à l’éternelle lutte des classes comme personne ne l’a fait avant, nous faisant rire franchement, pour nous laisser sous le coup d’une émotion que l’on n’avait pas vu venir dans la dernière ligne droite, sans oublier bien sûr les éclats de sauvagerie habituels, qui frappent ici sans prévenir, nous clouant à notre fauteuil, en passant par de purs moments hitchcockiens où le metteur en scène s’amuse comme un fou avec l’architecture hallucinante de la maison servant de décor principal, c’est un véritable festin, nous baladant dans ses multiples ruptures de ton comme peu savent le faire, avec une envie de cinéma débordante qui nous mettrait presque les larmes aux yeux, saisis d’émotion face à tant de talent et de puissance.

Cette fois, on ne pourra pas vous refaire le coup du « mais c’est quoi ce Palmarès tout pourri ? », et l’on ne félicitera jamais assez le Jury du dernier festival de Cannes d’avoir récompensé le Cinéma, sous son aspect le plus pur, où forme et fond fusionnent pour ne former qu’un tout cohérent et pensé avec une maniaquerie qui pourrait tomber dans la froideur chez quelqu’un d’autre, mais n’est ici que jouissance de chaque instant, et qui nous fait nous demander à l’issue de sa projection, comment l’on pourra aller voir d’autres films les jours qui suivent sans repenser à la perfection de celui-là. Le reste risque de paraître bien fade désormais, mais on ne s’en plaindra pas. Merci M. Bong Joon-ho, et vive le Cinéma !

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