Styx : Voyage au bout l’enfer.

C’est à nu que nous faisons face à Styx, deuxième long-métrage de Woflgang Fischer après What Don’t You See en 2009. Le film voyage de festival en festival grâce au Prix Lux du Parlement Européen. On retrouve le film à la 10e édition des Arcs Festival Film Festival, et c’est une claque monstrueuse. Le film, pour le situer, se cale entre All is Lost de JC Chandor et Capitaine Phillips de Paul Greengrass. On s’arrêtera là avec les comparaisons, car Styx est un film assez singulier.

Tout démarre avec des singes arpentant le décor urbain de Gibraltar. Il y a comme une anomalie dans le tableau. Ces singes provenant de la jungle qui se sont habitués à la ville. Le monde est devenu un zoo. Puis Rike entre en scène prenant en charge le secours d’un accidenté de la route. Wolfgang Fischer réussit d’une belle façon à introduire son personnage, de nous permettre à l’apprivoiser.
Rike est urgentiste, femme forte et athlétique. Elle est habituée aux drames de la société, elle en soigne les maux chaque jour. On la retrouve après ellipse à Gibraltar où elle s’apprête à partir en voilier pour rejoindre l’Île de l’Ascension, une jungle artificielle et verdoyante conçue par Darwin. Une sorte d’utopie d’un monde à part en plein cœur de l’Atlantique. 

Rike prend seule la mer au bord d’un voilier équipé. On suit sa préparation et son travail à bord. C’est harassant, mais elle est habituée. Elle se lave au milieu de l’océan de tous les malheurs du monde. Mais rapidement, elle va être confrontée à pire. Elle croise un chalutier dérivant dans le néant. Il est rempli à ras le bord de migrants qui se jettent à l’eau pour la rejoindre. Elle en recueille un et alerte les autorités. Les secours ne viendront jamais. Wolfgang Fischer ausculte avec force l’ambivalence et la cruauté de notre monde. En dépit des appels à l’aide de Rike, les autorités laissent couler le bateau de migrants mourant dans des conditions épouvantables. Celui recueilli n’a que 14 ans. Il pense à sa sœur et à ses camarades. Il y a cette solidarité au cœur de cette dérive que le monde ne prend pas en compte. Les autorités n’en font point preuve, préférant les laisser mourir que d’en avoir la charge.
De ce point, Styx prend toute la mesure d’un grand film, l’une des grandes propositions de 2019, voire l’un des meilleurs films. Cet océan, vaste étendue qui sépare la terre de l’enfer. Celui vécu par ce peuple qui se jette dans cette étendue qui les avale, se nourrit d’eux. Cet affluent de la haine de l’homme envers l’homme, les traitants de rien, ne les sauvant jamais de la mort, les laissant se faire dévorer par celui-ci. Rike assiste impuissante à cette horreur ne s’en remettant pas. Elle fera tout pour les sauver, mais elle va être confrontée à bien pire. Son quotidien n’est rien face à ce qu’elle vit en mer. Les bateaux coulent ou sont coulés pour éviter une charge trop importante pour les autorités requises. Le film a été écrit en 2009, bien avant l’afflux massif subit par l’Europe en 2015. Vous avez une idée du désastre.

Le Styx ne désengorge pas, pire il continue son festin. Quand Rike pénètre l’enfer, elle hurle restant stoïque, comme effacé de ce monde. Elle a vu la mort, la vraie, celle dont on ne peut se sauver. Dans le rôle de Rike, on découvre Susanna Wolff, vue dans Retour à Montauk en 2017 aux côtés de Stellan Skarsgard. Dans Styx, elle est sublime de simplicité, d’une carrure athlétique, rassurante et forte. Comme s’il ne pouvait rien lui arriver. Elle assure jusqu’au point de non-retour. Elle atteint ses limites, ou au contraire, les limites d’un monde infernal l’ont atteinte. Elle ne s’en remettra pas.

Styx est un grand film qui s’échappe au cœur de l’océan pour gueuler l’absurdité de notre monde. À l’image de Darwin, nous avons créé une jungle urbaine où nous sommes les singes s’agitant tels des animaux aux buts superficiels. Nous sommes des bêtes qui s’entre-dévorent sans la moindre solidarité. Le singe, lui, nous regarde de haut, il s’est lassé de cette supercherie, surtout il s’en moque sachant que sa place est assurée à défaut de la nôtre.

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