Un berger et deux perchés à L’Élysée : Un mouton au pays des loups

Aux dernières élections présidentielles, on peut dire que nous avions une belle brochette de personnalités. Des extrémistes, des raclures, quelques hurluberlus qui se prennent pour Nostradamus et au milieu d’eux, Jean Lassalle. Un mouton au milieu des loups. Et il faut bien avouer qu’il était certainement le visage le plus atypique de cette campagne, au littéral comme au figuré (et cette phrase possède bien trop de jeux de mots sur le faciès). Contrairement aux autres films de campagne (celui de Macron ainsi que celui sur Mélenchon qui ne va pas tarder à sortir notamment), il n’y a pas besoin d’attendre les premières images pour deviner que ce film-documentaire sera drastiquement différent des autres et certainement bien plus sous le signe de l’honnêteté et la transparence. Mais contrairement aux autres encore une fois, il sera certainement bien plus passionnant et intéressant que ceux des grands partis.

A la réalisation nous retrouvons Pierres Carles, réalisateur de documentaire chevronné spécialisé dans les luttes sociales et médiatiques. Professionnel remettant souvent en cause les systèmes en place, il a vu en Jean Lassalle le potentiel révolutionnaire et fédérateur qu’il pouvait inspirer. Une aura qu’il a eu du mal à faire partager si bien qu’il ne sera suivi dans l’aventure que par l’un de ses fidèles collègues, Philippe Lespinasse. Aujourd’hui, Jean Lassalle est connu de toute la France, notamment pour son franc parler, son audace inégalée et sa capacité à rebondir sur tout sans jamais être désarçonné. A mi-chemin entre le comique un peu beauf et le berger politique révolutionnaire, Jean Lassalle est une figure désormais incontournable. L’expression « il faut le voir pour le croire » lui sied à merveille. Mais ça, à l’époque, on ne le savait pas encore. Et ce fut un vrai coup de génie de la part du réalisateur de lire cette fougue et cette désinvolture en ce berger prêt à prendre les armes pour investir le parlement. C’est lorsqu’il est en tournage en Amérique du sud que le destin l’amène sur le chemin de Jean, entre deux rencontres avec Rafael Correa.

La tentative de rapprochement entre les deux hommes a d’ailleurs été tentée par Pierre Carles, sans suite. Comme nous le disions dans l’introduction, nous allons avoir un ‘documentaire’ aussi sincère que transparent. La faute en partie à une interrogation quant à la tournure des objectifs. En effet, l’approche de Pierre semble être la même qu’il avait usé dans ses long métrages passés, cependant, l’objectif final ne pouvait en être identique. Les deux réalisateurs ne tournent pas là un documentaire mais un film de campagne électorale, ayant pour but de promouvoir les qualités et les avantages à voter pour Jean Lassalle. Ils ne sont donc plus créateurs artistiques (encore que) ou documentaristes mais directeur de campagne et de communication. Bien que le réalisateur en connaisse un rayon, on sent qu’il est lui-même perdu dans ce projet dont il n’a aucune idée de l’ampleur qu’il peut prendre. Surtout avec une forte tête comme Jean Lassalle. Malgré tout, il y a absolument tout dans ce film pour qu’il fasse partie des plus intéressants. Montrant un certain amateurisme dans l’orientation de leur projet et dans les choix à faire pour le porter et l’amener le plus haut possible, les deux réalisateurs sont continuellement confrontés à une multitude d’imprévus et d’obstacles qui les pousse à continuellement revoir leurs priorités et leur cahier des charges. C’est souvent le cas bien évidemment, il faut s’adapter aux imprévus et au sujet que l’on suit et interroge. Le problème ici vient presque toujours du-dit sujet. Cependant les deux réalisateurs ont fait preuve d’un professionnalisme à toute épreuve en soutenant sans faille leur candidat et en l’aidant au maximum dans sa campagne.

Les aléas se ressentent malheureusement dans le montage final. Le documentaire étant entièrement monté comme un journal de bord, on croirait suivre un projet de cinquième avec la qualité de réalisation de vrais professionnels. Notamment l’innocence de Pierre lorsqu’il voit un aigle énorme voler au dessus des vallées, laissant transparaître l’âme derrière le professionnel. Cette touche de sensibilité qui à la fois minimise la force du propos tout en lui ajoutant une vie, réelle, concrète, plus proche de l’humain que de sa condition. Comme ils jouent la carte de la transparence en souhaitant montrer le vrai Jean Lassalle, au quotidien, tel qu’il est, ils n’hésitent pas à montrer l’envers du décor, les ficelles, à faire les choses de manière volontairement un peu trop scolaire, d’où le ressenti d’un amateurisme à première vue. Pour autant le projet final est extrêmement complet. Il y a tous les éléments véritables d’un documentaire mais aussi d’une fiction.

Le spectateur est face à une œuvre aussi improbable que passionnante. On y découvre une personnalité absolument hors du commun, à l’opposé des mentalités du carcan politique en place. Étant berger, on peut facilement deviner qu’il sera moins langue de bois que ses compères du gouvernement mais on y apprend aussi que ses préoccupations ne sont pas du tout les mêmes que n’importe quel citoyen lambda. Il n’y a que dans un tel film que vous pourrez voir quelqu’un dire sérieusement « quand j’ai un problème je le règle en duel avec une arme à feu » et rien que pour ça ça mérite le coup d’œil. En s’attardant sur le fond plus que sur la forme on finit par regretter que les médias se moquent de lui avec autant de facilité. Qui peut se vanter d’être allé directement voir Bachar Al Assad pour vérifier ses propos ? D’avoir fait la grève de la faim pour mettre la pression sur les politiques ? D’avoir coupé la parole de ce nabot de Sarkozy en plein hémicycle ? Jean Lassalle est le politicien le plus couillu du paysage français et il n’a pas du tout la réputation qu’il mérite. Cependant le long métrage montre aussi l’une des principales problématiques des petits candidats, afin de préserver une diversité, ils se tirent dans les pattes entre eux alors qu’il sont d’accord à plus de 75% la plupart du temps. C’est une problématique que les réalisateurs ont d’ailleurs bien mis en exergue.

Au final, on retiendra un documentaire à la forme simple et au discours parfois trop insistant, mais le naturel et la bienveillance née de Jean Lassalle se charge de faire le reste. L’évolution des événements semble assez chaotique, mais au delà de nous en dire plus sur la personnalité politique qu’il est, le documentaire nous en apprend également énormément sur différents aspects de la vie politique et artistique. Résumé, si vous ne deviez voir qu’un seul film de campagne, il y a de grandes chances que ce soit celui-là.

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