Green Book : Manuel d’Humanisme

Sur le papier, on craint le pudding à Oscars comme on se dit en avoir déjà trop subi. Tout est là pour racoler auprès des votants de l’Académie, à savoir le genre « inspiré d’une histoire vraie » (que l’on peut rapprocher du biopic), généralement vecteur des films les plus lisses de l’histoire du cinéma, un sujet dans l’air du temps, permettant d’aborder le racisme éternel d’une nation se rêvant pourtant Terre de tous les possibles, et, cerise sur le gâteau, un propos humaniste avec en son centre deux personnages à priori opposés culturellement et idéologiquement, qui, au fil d’un voyage purement professionnel, finiront par s’apprivoiser et se comprendre, le tout étant destiné à se terminer en amitié indéfectible ! Ne fuyez pas, non seulement, on ne spoile rien en affirmant ça, car il est évident dès le départ que le film ne jouera pas sur le suspense de sa destination, mais plutôt sur la manière d’y parvenir, et surtout, le scénario se sert de la somme de tout ce que l’on vient d’énoncer pour construire quelque chose de si évident, si intelligent dans son agencement, qu’il ne reste plus qu’à baisser la garde et se laisser séduire au-delà des espérances par le voyage qui nous est proposé.

1962, alors que règne encore la ségrégation, Tony Lip (Viggo Mortensen, époustouflant), videur italo-américain du Bronx, est engagé afin de conduire et protéger le docteur Don Shirley (Mahershala Ali, impeccable), pianiste noir, lors d’une tournée de concerts dans le Sud profond ! Alors que le mouvement des droits civiques commence à faire entendre sa voie, leur rencontre, d’abord remplie de préjugés, va progressivement donner naissance à une compréhension mutuelle, alors qu’ils seront confrontés à la haine ordinaire …

Tout d’abord, il est utile de préciser que le film est mis en scène par Peter Farrelly, émancipé un temps de son frérot, donc pas forcément la personne que l’on attendait sur pareil projet. Ce serait pourtant faire preuve d’une méconnaissance totale de leur cinéma que d’affirmer qu’il ne pouvait convenir à ce type de sujet, tant les films du binôme débordaient, derrière leurs excentricités (débilités profondes, diront les mauvaises langues), d’une humanité et d’une affection sincères pour les marginaux, donnant souvent naissance à une émotion réelle légitimant toutes les outrances. Si dans le cas de ce film, la retenue est forcément de mise, cela n’empêche aucunement l’humour d’être omniprésent ! Celui-ci fait office de pansement face à l’intolérance ancestrale entourant les deux hommes. Là où un cinéaste moins chevronné se serait très certainement contenté d’un drame moralisateur appuyant sur la corde sensible et se laissant emporter par ses émotions (en gros, le racisme, c’est mal, sans blague !), le scénario concocté ici par Nick Vallelonga, Brian Hayes Currie et Peter Farrelly lui-même, se focalise sur la relation tout d’abord méfiante entre les deux hommes, entraînant des situations assez savoureuses, notamment au niveau des dialogues, évoluant de façon tout à fait naturelle, de par ce qu’ils vont être amenés à vivre sur leur route ! Là où Tony Lip prenait ça comme un boulot comme un autre, sans se préoccuper des raisons profondes pour lesquelles son employeur est obligé de faire appel à ses services, il sera, par la force des choses et les personnes dont ils seront amenés à croiser le chemin, obligé de revenir sur ses préjugés raciaux et d’accepter que le pays dans lequel il vit s’appuie tout de même sur des valeurs quelque peu nauséabondes ! Pas de discours plombant, pourtant, mais des situations existant par elles-mêmes, sans qu’il n’y ait besoin d’appuyer les intentions morales de l’œuvre plus que de raison. Chaque spectateur à priori doté des valeurs humaines de base se sentira donc touché et concerné par les considérations qui se jouent là. Certaines scènes sont carrément révoltantes, mais jamais l’on ne sent le film basculer dans l’apitoiement, le tout reste étonnamment digne et cinglant, Tony remettant souvent le docteur à sa place, et vice-versa. Et pourtant, on le sent, les mentalités des deux hommes sont mises à l’épreuve et se modifient naturellement.

Il faut dire que les interprétations particulièrement subtiles de ces deux superbes comédiens n’y sont pas pour rien, et les mille nuances qu’ils mettent dans chacune de leurs répliques, associées aux situations merveilleusement écrites qu’ils ont à interpréter, donnent un tout parfaitement fluide, dont on met au défi quiconque d’y rester totalement insensible. La mise en scène est à la hauteur, avec une élégance générale qui, là encore, surprend agréablement, la forme n’ayant jamais été la première priorité du cinéaste lorsqu’il officiait avec son frangin. D’ailleurs, dans des interviews, ces derniers l’avouaient, lorsqu’ils ont débuté, ils n’avaient strictement aucune notion de mise en scène, et ils ont improvisé sur place, avec une foi totale en leur scénario. Il faut croire que l’expérience acquise au fil des films, et le sujet prestigieux, ont donné des ailes à Peter, qui soigne chaque plan de son film, aidé par un montage fluide et classe, et une photographie particulièrement chaleureuse ! Le tout est jazzy, et donne l’impression d’être distillé par des musiciens en état de grâce, chaque élément semblant être au diapason de son sujet. Bref, pas besoin d’en rajouter, mais il est suffisamment rare de se retrouver face à une œuvre dont on se dit que derrière la modestie apparente, celle-ci ne comporte pas de défaut majeur, en ne cherchant tout simplement pas à tirer la couverture à elle. Tout a été parfaitement pensé et exécuté, et toutes les émotions que l’on est en droit d’attendre de pareil sujet sont présentes (rires, larmes de bonheur), sans qu’elles ne soient appuyées. Si l’on devait trouver une façon simple de décrire le film en question à un proche que l’on voudrait convaincre d’aller le voir, ce serait tout simplement qu’il s’agit d’un petit bonheur exempt de prétention, s’adressant à tous les publics, et nous faisant sortir un peu grandi humainement. Un bien beau programme !

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