In fabric : Oh miroir, dis-moi que je suis le meilleur cinéaste au monde !

Peter Strickland fait partie de cette génération de cinéastes ayant été biberonnés à un certain cinéma d’exploitation 70’s, notamment italien, et régurgitant aujourd’hui toutes leurs glorieuses références dans un gros melting pot tirant sa substance de motifs bien connus du genre, pour en tirer un résultat expérimental et personnel. Hélène Cattet et Bruno Forzani (Amer, L’étrange couleur des larmes de ton corps, Laissez bronzer les cadavres) font également parti de cette catégorie de cinéastes fétichistes, et le résultat, dans la majeure partie des cas, qu’on l’admire ou le rejette, déborde toujours de trouvailles formelles capables de flatter notre regard de spectateur esthète. Dans le cas du metteur en scène qui nous intéresse ici, on peut clairement dire que son cinéma n’a jamais été du genre rassembleur, et aura toujours divisé jusque dans le cercle de la cinéphilie la plus dure. Il faut dire qu’avec des œuvres aussi radicales et clivantes que Berberian sound studio ou The duke of Burgundy, celui-ci ne faisait pas grand-chose pour nous caresser dans le sens du poil, et prenait toujours les attentes à revers. Pour Berberian  sound studio, il prenait pour cadre un studio de post-production dans lequel un ingénieur du son était chargé d’effectuer le mixage sonore d’un film d’horreur à priori bien sale, dont nous ne voyions aucune image, pour notre plus grande frustration. Ce qui intéressait le cinéaste était la plongée dans un délire névrotique du personnage principal, aliéné par la violence des images qu’il visionne toute la journée. Le plus amusant se situait donc dans les astuces trouvées afin d’obtenir le bruit nécessaire pour coller à des scènes de meurtres ultra-violentes, dont on retenait la fameuse pastèque poignardée. Dans The duke of burgundy, il prenait comme point de départ une relation sado masochiste entre deux femmes pour en tirer, là encore, un film purement sensoriel, totalement éloigné des excès graphiques et sexuels qu’appelait un tel sujet. Pour son 4ème long-métrage, il persiste dans un cinéma purement formaliste, assumé comme tel, où l’histoire serait ouvertement abstraite et prétexte à des excès stylistiques rendant leur tribut, une fois de plus, à toutes ces bandes esthétiques et excessives dont il aura été visiblement nourri.

Situé dans une boutique de prêt-à-porter, le récit minimaliste prend comme prétexte une robe rouge et maudite passant de propriétaire en propriétaire, pour dresser un propos sur le consumérisme, pas spécialement indispensable pour savourer le film dans son ensemble, tant ce qui intéresse le cinéaste se situe clairement dans la forme et les correspondances qu’il tisse dans une histoire clairement scindée en deux parties, quasiment identiques et où les différences minimes nécessiteront toute l’attention du spectateur voyageur pour être pleinement appréhendées. Dit comme ça, on peut évidemment craindre le pire, du genre trip autistique ayant oublié que des spectateurs étaient tout de même censés pouvoir visionner le film et en tirer quelque chose. Et pourtant, par cette magie propre au cinéma, dont seuls les plus talentueux peuvent en tirer la sève, on se retrouvera d’emblée fascinés par ce qui se tisse devant nous, sur la toile sublimée par les visions concoctées par le maître d’œuvre, du genre que l’on a pas l’occasion de pouvoir contempler tous les jours. S’amusant avec les couleurs et textures, se servant de sa caméra comme d’un pinceau en composant clairement ses cadres comme des peintures de maître, le cinéaste s’assume totalement comme un esthète, dont le  seul souci est de flatter la rétine du spectateur qui sera d’accord pour se laisser guider dans cet univers absurde et kafkaïen, rempli à ras bord de trouvailles et de détails dont on se délecte, du moins dans sa première heure, pas loin de l’extase cinéphilique. Après quoi, il faut bien admettre que cela se gâte un peu, l’exercice de style finissant par tourner quelque peu à vide, faute de renouvellement dans l’intrigue.

Comme dit plus haut, le récit est scindé en deux, et lorsque l’on comprend que la deuxième partie sera quasiment identique à la première, la fatigue commence un peu à nous engourdir le cerveau, et il devient plus compliqué de circuler dans un film dont il sera difficile de nier les énormes qualités, mais qui ne parvient pas totalement à éviter le piège de l’exercice vaniteux, d’un cinéaste conscient de son talent, finissant par user et abuser de ses trouvailles dont on le sent tout fier. Il y a de quoi, car peu aujourd’hui peuvent se targuer d’avoir les capacités de nous offrir pareilles visions qui s’incrustent dans notre cerveau pour ne plus le quitter. Il est toutefois dommage que son auteur ait à ce point conscience de son talent et se repose un peu trop dessus,sabotant à moitié ce qui aurait pu constituer un véritable chef d’œuvre. Il n’est pas le seul aujourd’hui à tomber dans ce type de travers, on peut même rapprocher son cinéma, d’une certaine manière, avec celui d’un certain Nicolas Winding Refn, lui aussi tombé ces dernières années dans un cinéma aussi beau que poseur. Les amateurs de stylisation plastique seront aux anges, et même en reconnaissant les limites d’une démarche aussi tranchée, on pourra se raccrocher aux visions inoubliables dont l’œuvre est parsemée, ainsi que sur l’interprétation de la brillante Marianne Jean-Baptiste, qui a droit à quelques scènes fort savoureuses, et riches d’un humour aussi décalé que bienvenu.

Il est difficile d’appréhender un film aussi étrange et affranchi de toute norme, d’une liberté créative totale, riche de personnages marquants interprétés à la perfection par des comédiens comme des poissons dans l’eau dans cet univers déstabilisant, et dont le fond s’efface quelque peu devant les prouesses stylistiques accomplies. Les amateurs de formalisme assumé comme tel, où le récit devient secondaire au profit de l’atmosphère pure, seront aux anges, les amateurs d’un cinéma disons-le plus facile d’accès et normé, seront priés de passer leur chemin. Au moins pourra-t-on reconnaître à son instigateur le courage de perpétuer le cinéma qu’il aime, sans chercher à draguer le grand public. Du cinéma audacieux qui a le mérite d’exister, et que l’on se doit de défendre, face à l’uniformisation de la culture pesant lourdement actuellement. Espérons donc qu’un distributeur aventureux (inconscient ?) se penchera sur son cas …  

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