Une affaire de famille : Ce qui se cache sous la surface …

Palme d’Or ! Un couronnement qui entraîne forcément une curiosité plus forte que n’importe quelle autre récompense, et qui, dans le cas présent, peut de prime abord laisser croire à l’aboutissement logique d’une carrière pour laquelle le Festival de Cannes aura forcément eu son importance, le cinéaste Hirokazu Kore-Eda ayant comme on le dit de manière un peu grossière son rond de serviette depuis pas mal de films maintenant. Comme la tradition veut généralement que l’on gravisse les étapes les unes après les autres au Palmarès, jusqu’à atteindre le Graal pour tout cinéaste ambitieux, il paraissait donc logique que cela arrive enfin pour ce film, après le prix d’interprétation masculine par Yûya Yagira en 2004 pour « Nobody Knows » et le prix du Jury en 2013 pour « Tel père, tel fils ». Mais au-delà de ces considérations finalement mineures eu égard à la qualité artistique d’un film, la seule question qu’il faut se poser lorsque l’on aborde le film, c’est celle de sa qualité propre, indépendante des autres films du cinéaste. Là où, sur la simple base de son synopsis et de sa bande annonce, on pouvait s’attendre à une sorte de film somme, englobant toutes les obsessions thématiques du cinéaste, le résultat sera beaucoup plus complexe, et donc passionnant, que ce à quoi le début nous avait préparés.

Dès le début, nous faisons connaissance sans préliminaires avec Osamu et son fils, dans une énième opération de vol à l’étalage. On comprend immédiatement que ce type d’expédition fait partie intégrante de l’éducation du jeune garçon, et on est donc forcé de l’accepter comme un état de fait, sans quoi l’identification envers les protagonistes sera impossible. Il n’est donc aucunement question de juger, encore moins de valider les actes, juste d’y assister comme s’il s’agissait de quelque chose de trivial. A la suite de cette introduction rapide, le père et son fils tomberont dans la rue sur une petite fille semblant livrée à elle-même, l’adulte décidant instinctivement de l’emmener à la maison, sans se poser de question, du moins dans l’immédiat, sur la légalité d’une telle décision. Ceci est montré comme un acte de bonté, et là où sur le moment, la femme d’Osamu semble réticente à l’idée de la garder, comprenant quant à elle qu’ils risquent de gros problèmes avec la justice, elle finit par accepter de la recueillir lorsqu’elle se rendra compte que la fillette est maltraitée par ses parents. Au début, tout semble donc couler de source, dans la tradition de ces familles japonaises vivant avec leurs aînés (ici, la grand-mère incarnée par la délicieuse Kirin Kiki, décédée en septembre dernier des suites d’un long cancer, que nous voyons donc avec émotion pour la dernière fois à l’écran), et au-delà du mode de vie choisi pour survivre, pouvant paraître discutable, rien ne semble pouvoir mettre à mal cet équilibre à priori si fragile que la famille est semble-t-il parvenue à atteindre. Pourtant, assez rapidement, on se rendra compte que quelque chose cloche. Au début, ce n’est qu’au détour de certains dialogues, nous faisant douter du lien unissant réellement les personnages, puis cela se fait de plus en plus explicite au fur et à mesure du déroulement du film, sans que l’on soit capable de tout remettre en ordre au niveau des enjeux sous-tendant toute l’intrigue.

Kore-Eda prend ce risque aujourd’hui assez audacieux de parier sur la patience de chaque spectateur, qui acceptera (ou pas) de se laisser porter et de ne pas comprendre immédiatement les enjeux dramatiques. Ce qui paraît indispensable dans la logique du cinéma commercial, est ici malmené, dans le sens où rien n’est livré clé en main, et qu’il faut donc accepter de naviguer un peu à l’aveugle, et de s’attacher malgré tout à des personnages dont on ne sait finalement pas grand-chose, au-delà de la façade que ces derniers veulent bien montrer. Ce qui s’avèrera finalement très logique si l’on prend en considération tout ce que le film va évoquer par la suite, et qui entraînera celui-ci dans une direction bien plus cruelle et, disons-le clairement, politique, que ce à quoi on s’était préparés. Politique pour Kore-Eda, ne signifie pas discours ampoulé qui empêcherait le spectateur de naviguer à sa guise dans le film. Le ton reste à la même douceur que ce à quoi il nous avait habitués dans tous ses derniers films (ou du moins, depuis I wish, nos vœux secrets en 2011, et si l’on excepte son avant dernier en date, le polar The third murder), mais avec ce supplément aigre que l’on n’avait pas vu venir, et qui nous fait percevoir une critique particulièrement virulente d’un mode de pensée se transmettant de génération en génération,  et remettant en question les fondements même de la société japonaise et de sa morale.

On ne rentrera pas dans les détails profonds de l’intrigue, mais on peut tout de même affirmer que ce qui ressort des images, à chaque instant, c’est un cri de colère, une manière de dire MERDE à cette image traditionnelle de la famille soi-disant unie et basée sur des bases saines, cocon rassurant et source d’équilibre pour tout un chacun. Ici, le cinéaste vomit l’hypocrisie ambiante dans son pays, et hurle (à sa façon, avec délicatesse) à quel point tout ceci est bidon, et peut cacher des vérités que le gouvernement a bien du mal à entendre. Et nous avec, car les révélations se faisant progressivement jour sont du genre à modifier cette image que les films précédents du cinéaste avaient contribué à entretenir, et à nous laisser au final un goût amer dans la bouche, quand bien même les choses pourraient sembler être rentrées dans l’ordre, et le ton général être resté aussi doux qu’au début.

Il est aisé de comprendre en quoi ce film a pu toucher le jury présidé par Cate Blanchett, car au-delà de cette facilité intacte qu’a Kore-Eda pour la peinture de chroniques exécutées par petites touches qui, mises bout à bout, formant un tout à l’élégance et à la fluidité sonnant comme des évidences, ce  qui frappe ici est la résonnance tout nouvelle que prend son cinéma, avec ce regard très critique sur la société de son pays, qui rend le film particulièrement dense, et plus universel que ce que l’on pourrait croire, car ce qu’il évoque peut parler à tout un chacun, cette notion de famille étant une chose à laquelle on persiste à s’accrocher, tout en étant conscient de sa complexité. Cette sensation de sérénité qui parcourait toute la première partie se transforme donc en cri de colère à peine contenu, et les derniers instants resteront gravés dans non esprits, douceur et impression de gâchis se mélangeant pour ne faire plus qu’un. Jusqu’à ce dernier plan dont la simplicité et l’humanité débordante touchent en plein cœur, sans emphase, avec la même simplicité (de surface, on le répète) parcourant tout le film, et l’œuvre de Kore-Eda plus généralement. Une bien belle Palme, assurément !

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