Le cinéma comme élégie – conversations avec Peter Bogdanovich

Pour être totalement complet sur l’hommage rendu à Peter Bogdanovich le mois dernier lors de son passage au Festival Lumière, Carlotta Films a mis les petits plats dans les grands. Outre les sorties en Éditions Prestige Limitées de La dernière séance et de Saint Jack ainsi que la réédition de La mise à mort de la licorne, le livre écrit par Bogdanovich sur la mort de Dorothy Stratten, le morceau de choix pour compléter notre collection s’intitule Le cinéma comme élégie. Sorti le 18 octobre dernier, il s’agit d’un recueil d’entretiens entre Jean-Baptiste Thoret et Peter Bogdanovich d’un peu plus de 250 pages, permettant de définitivement lever le voile sur un cinéaste dont le travail est trop peu reconnu. Commencée en 2009 et achevée en 2018, la conversation entre Thoret et Bogdanovich s’avère être à la fois une porte d’entrée idéale pour mieux appréhender le cinéma de Bogdanovich mais aussi une belle manière de compléter notre vision de ses films.

Le cinéma comme élégie permet de nous faire découvrir un cinéaste exigeant, se livrant ici totalement sur sa façon de faire des films et sur sa carrière inégale en termes de box-office. Ses combats, ses drames personnels (la mort de Dorothy Stratten est bien évidemment évoquée), ses références cinéphiliques, les thématiques qui le passionnent, tout y passe. Le livre s’attarde d’ailleurs largement sur cette notion de temps qui passe et ce sentiment d’appartenir à une autre époque, de vivre un moment déjà révolu qui parcourt tout le cinéma de Bogdanovich. Le cinéaste le dit lui-même, il se sent beaucoup plus proche des réalisateurs du Hollywood classique comme John Ford, Howard Hawks ou Orson Welles plutôt que cette bande du Nouvel Hollywood à laquelle il a parfois été rattaché à tort.

Avec Cybill Sheperd sur le tournage de La dernière séance

Comment continuer à faire du cinéma quand tous les bons films ont déjà été réalisés ? Se réclamant de l’héritage classique, Peter Bogdanovich se montre très dur envers ses comparses du Nouvel Hollywood qu’il juge beaucoup trop influencés par le cinéma européen. On y découvre un réalisateur qui ne mâche pas ses mots, ne cachant pas son aversion pour les films ayant tendance à prendre le spectateur de haut. Tout en dénigrant Antonioni et même Billy Wilder, Bogdanovich affirme ne pas adhérer à la politique des auteurs. Il la comprend certes mais il n’a jamais abordé un de ses films comme étant  »un film de Peter Bogdanovich ». Cassant l’image du cinéaste intellectuel qu’on se fait de lui, il avoue fonctionner à l’instinct quand il tourne, évitant les approches trop réfléchies. Pour lui, le cinéma américain se doit d’être simple et efficace, respecter les spectateurs sans jamais leur rappeler qu’ils regardent un film.

En cela, Peter Bogdanovich assume complètement sa filiation avec les cinéastes de l’Hollywood classique qu’il a quasiment tous rencontré à ses débuts quand il faisait des entretiens avec eux (qu’on peut retrouver dans les deux tomes des Maîtres d’Hollywood édités chez Capricci). Il n’en reste pas moins un cinéaste moderne, conscient du poids de son héritage, embrassant pleinement les références avec lesquelles il a grandi avec un amour véritable qui ne laisse pas de place au second degré. Tout en étant conscient qu’il ne pourra jamais faire mieux que ses maîtres, Bogdanovich parle de sa façon de raconter des histoires et se montre totalement lucide sur les films qu’il a fait, déclarant que ses œuvres les plus réussies sont celles où il n’a fait aucune concession.

Tatum O’Neal et Ryan O’Neal dans La Barbe à papa

À travers ce livre d’entretiens (que l’on pourrait presque déplorer trop court !), le réalisateur parle de ses débuts, de ses projets non-réalisés et s’attarde volontiers sur les films qui ont marqué sa carrière. Certes, il parle un moment de La Cible, de La dernière séance et même de Mask mais c’est bien Saint Jack (qui lui a redonné le goût de tourner après trois échecs consécutifs) et Et tout le monde riait (qu’il a tourné avec Dorothy Stratten) qui ont ses préférences. Il n’hésite pas à raconter pourquoi et comment ces deux films l’ont marqué, racontant de savoureuses anecdotes (ses  »nuits de recherche » auprès des prostituées avec Ben Gazzara à Singapour sur le tournage de Saint Jack) et racontant simplement ses façons de tourner.

C’est un réalisateur humble et pleinement conscient de lui-même avec lequel s’entretient Jean-Baptiste Thoret, un homme qui se livre sans fards sur sa vie et sa carrière, nous donnant envie de redécouvrir tout un pan du cinéma américain que d’autres carrières ont éclipsé injustement. Pour compléter la lecture, Carlotta inclut dans le livre le DVD du documentaire One Day Since Yesterday réalisé en 2014 par Bill Teck sur Peter Bogdanovich.

Avec Audrey Hepburn sur le tournage de Et tout le monde riait

S’il ne nous apprend rien dans sa première partie (enfin si on a lu le livre avant), One Day Since Yesterday s’attarde largement sur Et tout le monde riait, peut-être la quintessence du cinéma de Bogdanovich. Le cinéaste lui-même, mais aussi ses filles, Louise Stratten, Cybill Sheperd, Jeff Bridges, Ben Gazzara, Frank Marshall, George Morfogen, Colleen Camp, Quentin Tarantino, Wes Anderson ou encore Noah Baumbach interviennent durant le film. A travers le témoignage de Tarantino, on réalise combien Peter Bogdanovich a été célèbre au début des années 70, allant jusqu’à occulter les acteurs qui jouaient dans ses films en se mettant en avant dans les bandes-annonces, remplaçant Johnny Carson sur le Tonight Show, faisant la une des journaux pour sa relation avec Cybill Sheperd. De l’aveu de quelques intervenants, Bogdanovich a largement pu se montrer un peu prétentieux et colérique à une époque, cela étant nuancé par la sensibilité dont il fait preuve (ses rôles féminins sont fabuleux) et la façon qu’il a de se montrer à la fois généreux et humble sur les tournages comme dans les interviews. Émouvant, notamment lorsqu’il parle de Dorothy Stratten et de la genèse de Et tout le monde riait (dans lequel John Ritter joue clairement Peter Bogdanovich, portant d’ailleurs le même genre de lunettes), One Day Since Yesterday complète merveilleusement la lecture d’un fabuleux ouvrage, à posséder d’urgence pour tous les cinéphiles.

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