Suspiria : Suzy in Witchland

C’est par une inquiétante nuit d’orage que Suzy Bannion, jeune étudiante américaine, arrive à Fribourg afin d’y intégrer une prestigieuse école de danse. Alors que plusieurs meurtres bien sanglants se produisent étrangement, Suzy ne tarde pas à réaliser que les murs de son école renferment un noir secret…

C’est à partir de cette trame narrative finalement très simple que Dario Argento donne naissance à l’un des chefs-d’œuvre du cinéma d’horreur. Pour la première fois de sa carrière et sous l’impulsion de Daria Nicolodi, fascinée par le travail de Thomas De Quincey pour son livre Suspiria De Profundis, Dario Argento s’aventure sur le terrain du fantastique. S’il n’a pas perdu son goût pour les meurtres visuellement marquants, conçus comme des moments de bravoure, il s’éloigne du giallo pour carrément verser dans le conte. Aussi bien influencé par les frères Grimm que par certains films produits par Walt Disney, Argento pousse les curseurs de son sens esthétique dans Suspiria.

Visuellement, le film est une pure merveille, bénéficiant d’une direction artistique hallucinante. Le travail du cinéaste sur la couleur rouge n’a jamais été aussi poussé et Argento tient compte du moindre détail visible à l’écran. Lui qui voulait tourner un film avec des héroïnes âgées entre huit et douze ans (ce que son père, le producteur Salvatore Argento refusa) n’en tourne pas moins son film en s’accrochant à cette idée que les jeunes femmes de l’académie de danse ne sont que des fillettes. Il ne change pas les dialogues qu’il avait déjà écrits (ce qui explique pourquoi certains d’entre eux sonnent un peu niais dans la bouche des actrices) et surélève les poignées de porte du décor pour forcer les actrices à se hisser sur la pointe des pieds pour les ouvrir comme le feraient des enfants.

Suspiria donne ainsi l’impression d’être une sorte de variation autour d’Alice au pays des merveilles tant son héroïne Suzy se perd dans les méandres d’une école mystérieuse où l’on entend des murmures derrière les murs. Pour apprécier le film, il faut d’ailleurs pleinement se plonger dedans et passer outre ses énormes incohérences et béances narratives, Argento étant plus intéressé par la forme que par le fond. Dès l’arrivée de Suzy à l’aéroport où la lumière rouge éclaire un couloir vide et où résonne la musique de Goblin (qui est l’un des gros atouts du film, entêtante, à la fois très angoissante et très enfantine), le cinéaste annonce son intention plastique. Le reste du film ne sera qu’un régal formel dans lequel il faut savoir se plonger (et accepter, dès lors, ces lumières rouges sortant parfois de nulle part), à l’instar d’Alice dans le terrier qui la mène au pays des merveilles.

A partir du moment où l’on accepte que Suspiria est un conte cruel, méchamment gore mais en même temps terriblement enfantin (impression renforcée par le visage très juvénile de Jessica Harper, approchant pourtant la trentaine à l’époque), la fascination est totale. Si le film peut justement laisser hermétique par son approche formelle radicale et par son scénario brodé rapidement, il affiche une telle maîtrise visuelle de chaque instant qu’il nous plonge dans un autre univers. Un univers onirique et fantastique qu’Argento a su mettre en place avec un talent que lui-même n’a jamais réussi à égaler depuis. Et cet univers, on ne saurait que trop vous conseiller d’y faire un tour, c’est délicieusement cauchemardesque…

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