A Silent Voice : Au-delà des mots

Initialement sorti en septembre 2016, au Japon, puis directement en vidéo chez nous, début 2018, A Silent Voice (Koe no Katachi en V.O que l’on peut traduire par « la forme de la voix ») a eu le droit à une récente sortie en salle, par le biais d’un financement participatif. Un parcours atypique qui peut intriguer, mais il suffit de voir ce petit bijou d’animation, pour se rendre compte qu’un passage par les salles obscures n’était que justice. L’occasion était trop belle par ailleurs, pour ne pas revenir sur ce qui est certainement l’un des films de l’année.

A Silent Voice est l’adaptation du manga éponyme de Yoshitoki Oima, par le studio Kyoto Animation sous la houlette de Naoko Yamada (K-On ! film et série). On suit Shoya Ishida, écolier casse-cou et désinvolte, qui se prend pour le roi de son petit monde. La routine insouciante d’Ishida, accompagnée en séquence d’ouverture par My Generation de The Who, a tout du cadre idéal. Mais qu’on ne s’y trompe pas, sa bulle va vite éclater, avec l’arrivée d’une nouvelle élève : Shouko Nishimiya. Cette dernière a une particularité, qui ne manquera pas d’intriguer le reste de la classe et surtout Ishida : elle est malentendante. Toujours prêt à se faire remarquer, il ne manquera pas de la brimer, de la pousser à bout, pour s’attirer les rires et l’approbation des autres enfants, qui peinent à l’accepter, lorsque son handicap devient trop pesant pour eux. Les persécutions vont de plus en plus loin, là où Shouko tente, tant bien que mal, d’aller vers les autres, elle essuie des rejets constants et violents. Celle-ci finira par quitter l’école et Ishida deviendra la nouvelle tête de turc de ses camarades, déjà engagés dans une dynamique lâche de bizutage. Plus tard lors de ses années lycée, Ishida pris de remords tentera, avant son suicide programmé, de retrouver Shouko et de s’excuser pour ce qu’il lui a fait subir.

Un point de départ déjà dense, pour une aventure humaine qui ne manquera pas de s’enrichir. Difficile de retranscrire les 7 tomes d’une série qui dispose d’une telle profusion thématique, sans devoir faire des choix. Un travail d’adaptation qui tient du tour de force, alors que Yamada se permet d’élaguer certaines intrigues (on n’explique pas l’abandon du père de Shouko à sa naissance, on constate son absence totale, sans même la mentionner) et personnages (Satoshi est relégué au troisième plan) du matériau de base, tout en l’aiguisant en même temps via une mise en scène cohérente. La force de A Silent Voice, c’est de se concentrer sur le point de vue d’Ishida. Il met notre boussole morale à mal, sa responsabilité et ses motifs sont troubles alors qu’il n’est qu’un enfant. Agresseur puis victime, pour ensuite se diriger vers le chemin de la rédemption, rongé par la culpabilité, on se demande si ce n’est pas aussi une histoire d’ego. Il est difficile de se positionner sans nuances devant son cas. Devenu paranoïaque, à force de faire face aux ragots de ses camarades, toujours sur la défensive, Ishida fini par avoir autant, si ce n’est plus de mal, à communiquer que Shouko.

Celle-ci, incarne ces archétypes de l’animation japonaise, qui hérissent le poil en temps normal (le sourire forcé comme mécanique de défense, l’excuse réflexe et cette propension à tout prendre sur elle) mais qui ici se justifient avec son handicap. Loin de n’être qu’un simple prétexte scénaristique, la surdité partielle de Shouko évite tout autant de sombrer dans le pathos facile. Elle est traitée avec le même égard que les autres composantes thématiques et se retranscrit habilement dans la mise en scène, où le langage et la communication occupent une place centrale. Si le rejet passe par l’oralité, l’essentiel passe par l’image et ce qu’elle véhicule, avec le langage des signes bien sûr, mais aussi le langage des fleurs. Omniprésentes dans les décors, parfois bucoliques, elles traduisent entre autres les états de certains personnages ou leur devenir et rejoignent des velléités plus globales de mise en scène. Naoko Yamada use ainsi avec maîtrise du langage cinématographique, pour retranscrire cette difficulté à communiquer.

Les plans abstraits appuient une émotion, les cadres séparent et isolent deux personnages pourtant côte à côte, les nombreux plans sur les jambes nous renvoient au point de vue d’Ishida toujours tête baissée, incapable d’affronter l’autre. Les surcadrages et autres gros plans permettent d’éviter de regarder un personnage en face, nous laissent le soin de deviner ce qui se trame en hors champ, de décrypter les signes et leur récurrence, ils nous impliquent dans le destin de ce duo d’abimés. Quelques travellings verticaux (du bas vers le haut des personnages) viennent consciencieusement nous donner espoir quant au devenir de nos héros.

Le spectateur, comme les personnages, est encouragé à comprendre au-delà des mots, à décoder les non-dits, à sentir l’indicible. Naoko Yamada ne laisse rien au hasard, tout est en place pour jouer un rôle, même inconscient, sur le spectateur, qui relie les points. Elle procède par l’image avec une myriade de plans superbement composés, dont la simplicité n’entame pas la puissance évocatrice, mais aussi par l’audio avec la bande son signée Kensuke Ushio. Sans même parler du thème principal « Lit », qui nous habite encore, une fois le visionnage terminé, les plages audios sont pleines de mélancholie et de douceur, pour un ton définitivement ambiant. Mais, on ne s’arrête pas là, il installe parfois des dissonances dans ses compositions pour nous interpeller, ou joue directement avec nos oreilles pour accentuer notre ressenti et le juxtaposer sur celui des personnages (le son est plus fort à gauche, lorsque Shouko perd totalement l’audition de son oreille droite).

Tout est placé, millimétré, sans avoir un aspect calculateur ou froid, A Silent Voice sait rester touchant et émouvant. C’est grâce à cette construction réfléchie et bienveillante, qu’il ne sombre jamais dans le tire-larme facile, aidée par les rares touches d’humour, qui ne font jamais de fausses notes. Naoko Yamada traite ses personnages comme de vraies personnes et cela se ressent, l’empathie n’est pas forcée, elle se manifeste doucement au fil des obstacles, avec un naturel étonnant. Si bien que l’on se surprend en revoyant le long-métrage, à ne pas avoir remarqué tel signe avant-coureur, le foreshadowing occupant une grande place dans l’écriture, avec son jeu de miroir entre les scènes et les symboles, mais aussi Shouko et Ishida. Entre le harcèlement scolaire, le handicap, le contact humain, l’amitié, la rédemption, le pardon, les erreurs du passé qui nous définissent (ou non) et leurs répercussions, il était difficile de tenir une structure béton, qui englobe tout ce petit monde, sans s’écrouler. C’est pourtant une mission accomplie avec brio pour Yamada. Récemment, Your Name avait déjà rassuré bien des spectateurs sur la relève de l’animation japonaise, A Silent Voice ajoute le nom de Naoko Yamada sur la liste des réalisateurs à surveiller de près, tout en y ajoutant une touche féminine bienvenue. Optimiste sans être mièvre, pesant sans être lourd, cruel pour finir par être humain, A Silent Voice s’écoute avec le cœur.

1 Commentaire

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