Mademoiselle de Joncquières : Amour et trahison (et plus si affinités)

Traversé par les thématiques du badinage amoureux, du désir et de ses caprices, le cinéma d’Emmanuel Mouret n’a jamais été loin des préoccupations principales de la noblesse du 18ème siècle. Dès lors, il n’est pas étonnant de voir le cinéaste s’aventurer sur le terrain du film en costumes en adaptant un récit conté par un personnage dans le roman de Diderot, Jacques le fataliste. Ce même récit, déjà adapté par Robert Bresson avec Les dames du bois de Boulogne mais transposé en 1945, n’empêche pas Emmanuel Mouret de s’en emparer à son tour en gardant le contexte historique et préservant son étonnante modernité.

Madame de la Pommeraye, jeune veuve retirée de Paris, est la confidente du marquis des Arcis, un libertin notoire, séducteur invétéré qui ne peut résister aux charmes d’une femme. Pourtant lorsqu’il tombe amoureux de Madame de la Pommeraye, celle-ci, prévenue de sa nature, lui cède et les deux entament une relation heureuse, du moins pendant un temps. Une fois le marquis lassé, Madame de la Pommeraye, désespérément amoureuse et cruellement blessée, décide de mettre au point une vengeance terrible. Avec la complicité de Madame de Joncquières et de sa fille, elle s’arrange pour que le marquis tombe sous le charme de la jeune Mademoiselle de Joncquières et soit prêt à tout pour elle, même au pire pour un libertin : au mariage…

Dans cette histoire de trahison amoureuse et de vengeance, on pense aux Liaisons Dangereuses, le cynisme en moins. Car ici, les personnages aiment sincèrement et leurs intentions sont toujours animées par des sentiments facilement compréhensibles. Si Madame de la Pommeraye se venge, c’est qu’elle est amoureuse. Si le marquis des Arcis se lasse d’elle, c’est qu’il est sans cesse séduit par les femmes. Si Madame de la Joncquières accepte le plan de Madame de la Pommeraye, c’est pour retrouver une situation et un honneur qui lui ont été durement retirés. On trompe, on ment et on séduit oui, mais avec les meilleures intentions.

Ce portrait de personnages tourmentés par leur propre désir est finalement très fidèle au cinéma d’Emmanuel Mouret pour qui le passage au film en costumes ne semble pas être quelque chose de très gênant et de très nouveau. Au contraire, le réalisateur évite les pièges habituels du genre et ne fige jamais sa mise en scène, truffée de plans-séquences aériens. Comme d’habitude chez lui, on parle beaucoup, on devise sur l’amour et le désir tout en gardant une légèreté de ton étonnante toujours habile et bienvenue sans jamais juger les personnages. Au spectateur de se faire son idée, de réfléchir sur les personnages et leurs intentions.

Et pour cela, Emmanuel Mouret s’est bien entouré. Le réalisateur a toujours su choisir avec justesse ses interprètes et il le prouve encore une fois ici. Certes, Edouard Baer en marquis libertin amoureux des bons mots était une sorte d’évidence. Cécile de France l’était moins et pourtant l’actrice est formidable dans ce rôle de femme bafouée et revancharde, féministe avant l’heure, déclarant à son amie cette irrésistible réplique :  »Si aucune âme juste ne tente de corriger les hommes, comment espérer une meilleure société ? ». Alice Isaaz (parfaite incarnation de la pureté telle qu’on peut la concevoir), Natalia Dontcheva et Laure Calamy complètent la distribution de ce film résolument dévoué aux femmes et à leur esprit complexe. Mouret, amoureux des bons mots et des échanges sur l’amour, se montre alors fort à son aise avec ce film qui ne dénote pas dans sa filmographie mais emmène son œuvre vers quelque chose d’encore plus juste et intemporel avec parfois, une petite note grave venant se frayer un chemin dans le cœur des personnages et qui témoigne d’une superbe justesse des sentiments.

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