Happiness Road : Tu comprendras quand tu seras plus grande

Remarqué au festival d’Annecy, récompensé du grand prix au festival d’animation de Tokyo, Happiness Road fait son petit bonhomme de chemin jusqu’à nos salles obscures, et ce n’est pas pour nous déplaire. Pour son premier long métrage, Hsin Yin Sung n’a pas choisi la facilité en choisissant l’animation à la main, pour dépeindre une tranche de vie copieuse de son héroïne Lin Su-Chi. C’est en effet tout un pan de la vie de cette taïwanaise, de l’enfance à la quarantaine, que nous allons traverser au cours de ces 111 minutes, qui pourraient paraître bien peu si elles n’étaient pas utilisées à si bon escient. L’entreprise est audacieuse, le projet ambitieux et le résultat est une réussite.

On voyage ainsi sans linéarité entre les époques, de flashback en flashback lorsque Chi interroge son passé pour mieux affronter un présent difficile. Les interrogations posées à l’époque (« c’est quoi le bonheur ? ») trouvent encore plus d’écho et de poids, alors que Chi se débat avec sa vie amoureuse et son retour au pays. Elle se retrouve à faire appel à ces morceaux de sagesse que ses ainés partageaient avec elle à l’époque, sans qu’elle n’en comprenne tout le relief (notamment la sagesse indigène de sa grand-mère). Le vague à l’âme côtoie ici la nostalgie douce-amère sans sombrer dans la mièvrerie facile. L’innocence de l’enfant Chi, ses découvertes et ses modèles, résonnent encore dans sa vie adulte, alors qu’elle se pose pour faire le point.

Car si c’est le destin de Chi et les réponses qu’elle peut trouver qui sont le noyau dur du film, ce sont aussi des occasions d’aborder bien d’autres sujets. Entre le contexte historique et politique de Taïwan (avec l’obligation d’apprendre le chinois à l’école par exemple), l’influence des dessins animés japonais (Candy Candy…), l’importance de la cellule familiale (où se trame une bataille entre traditions et modernité), on aurait vite fait de se perdre dans ce tourbillon, s’il n’était pas si bien agencé. Tout est lié, chaque élément coïncide avec un autre pour mieux former ce tout qu’est une vie. Alliance subtile de déterminisme et de force de caractère teintée de doutes, Happiness Road réussit à faire siennes les caractéristiques typiques d’un premier film (l’envie de tout aborder, le côté personnel exacerbé…) pour en faire son fer de lance.

Ce tour habile se réalise notamment grâce au soin apporté à la réalisation et à la mise en scène. Les instants oniriques, fantasmes de Chi enfant, donnent lieu à des changements de style graphique pour des transitions bienvenues, qui viennent renforcer la fluidité d’un récit criblé d’ellipses. Véritable feu d’artifice graphique, mélange des tons et des couleurs, qui nous régale grâce à un dosage ingénieux. Le récit dicte ses ordres à la technique et non le contraire, ce qui limite et justifie l’utilisation de différentes techniques d’animation, sans jamais sombrer dans le m’as-tu-vu.

Les personnages secondaires occupent aussi une place importante : un père trainard qui participe à la désillusion générale de Chi, cette grand-mère avisée, un cousin cool qui deviendra un modèle pour elle à l’adolescence, ou bien une camarade de classe métissée avec qui elle se liera d’amitié pour sa ressemblance avec Candy, et bien d’autres encore. Cette petite troupe croise, influence et forme Chi, au détour de ses interrogations, ses joies et ses peines. L’évolution des rapports qu’elle entretient avec son entourage se juxtapose au développement de sa perception de l’existence. La candeur laisse doucement place à la mélancholie, recherchant instinctivement à retrouver son innocence perdue, devant un état des lieux morose. Les rêves d’enfant et les idéaux d’ado percutent le monde adulte, mais la poursuite de ces derniers sont au moins aussi formateurs que leur finalité, le récit se concentrant autant sur le trajet, que sur le devenir de Chi. Happiness Road se paye même le luxe d’offrir des ébauches de réponses aux interrogations qu’il pose à ses personnages, sans faux-fuyants ni facilités. Une œuvre sans concession et profondément humaine.

Malgré cette richesse débordante, le film n’a pas eu un grand succès à Taïwan. L’animation et les thèmes adultes ne font pas toujours bon ménage au pays de la rentabilité. Il serait pourtant dommage de le bouder et de ne pas encourager sa démarche, d’autant qu’il est rare qu’un premier film réussisse à éviter les écueils habituels. Si on ajoute à cela que le poste de réalisatrice dans l’animation est encore représenté de manière marginale au sein de la gente féminine, voir Happiness Road est un devoir pour qui souhaite soutenir cette courageuse entreprise. Hsin Yin Sung est une réalisatrice sur qui il faut garder un œil, et on attend avec impatience son prochain projet (en prise de vue réelle, cette fois) : Love is a Bitch.

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