Reprise : Un documentaire qui n’use pas !

Au départ c’est une photo parue dans Les Cahiers du Cinéma. L’intrigue part de là pour Hervé Le Roux. Puis le réalisateur tombe sur le film réalisé par deux étudiants de l’IDHEC. Ils étaient en mai 68 tels des reporters de guerre à filmer la grève, celle des usines Wonder à Saint-Ouen.

Wonder est une entreprise qui fabrique des piles. Les célèbres piles Wonder qui « ne s’usent que si l’on s’en sert ». Au cœur des puces de Saint-Ouen, l’entreprise est une institution. La grève est une révolution. Le jour où les deux étudiants filment la foule, la reprise est votée. Tout le monde reprend le travail. Au milieu, une jeune ouvrière en larmes crie, dit qu’elle ne rentrera pas. Ce passage nous le verrons sans cesse tout au long des 3h12 de film. Un documentaire long dont on touche à peine l’essence même de son existence. Il n’est pas encore assez long. Le 30 mai 2018, le film réalisé par Hervé Le Roux sort de nouveau en salles dans une version restaurée. De notre vision de 2018, nous assistons à la projection de deux films.

Il était une fois un film sur un film, un film sur l’histoire, celle de mai 68, celle sur les usines Wonder. Reprise est avant tout un morceau d’histoire sur les usines Wonder, mais aussi sur Saint-Ouen. Cette ville périphérique de Paris qui s’est créée avec les puces et ses multiples usines aujourd’hui disparues. Wonder ferme ses portes en 1986 après un rachat par Bernard Tapie en 1984. Tout est revendu à l’américain Ralston qui souhaite implanter sa marque Duracell en France. On connaît la suite.

Les piles Wonder ont aujourd’hui disparu, mais point ce bout de films des deux étudiants de l’IDHEC. Hervé Le Roux cherche absolument à retrouver cette revendicatrice. Comme une obsession, il remonte le fil centimètre par centimètre selon les indices des multiples intervenants. Parfois la femme de la vidéo s’évanouit, le film part sur autre chose. Le film se concentre sur les anecdotes et l’histoire de l’usine. Son fonctionnement, sa vie à l’intérieur des locaux, les travailleurs et les directeurs. Tout se mélange selon certains témoignages, mais on garde le cap. Le film est passionnant.

Reprise nous happe dans une enquête minutieuse, presque policière, à la recherche d’une personne disparue. C’est comme Mikael Blomkvist recherchant Harriet Vanger dans Millenium. Les 3h12 filent telle une balle de revolver. Les intervenants s’enchaînent, se répètent, se contredisent, nous apprennent une partie d’histoire de France. Mai 68 est un gros morceau. On ne dévoilera pas la fin, le suspense est si précieux pour un film qui l’est tout autant.

D’un point de vue de 2018, Reprise est un film historique à deux volets  : 1968 et 1995. On replonge au milieu des années 1990, moment crucial, car elle est l’année des grandes grèves. Le film est tourné de mai à août, juste avant les événements d’automne 1995. Mais le film permet une appréciation double. Et si cette femme avait revendiqué dans les grèves de 1995. Celle qui résonne comme la suite logique de 68 ayant bloqué la région parisienne pendant des mois, la France même. La vie était suspendue aux revendications des divers syndicats en lutte à l’époque. Le montage s’est même fait en miroir des événements, pas loin dans les quartiers Place de la République.

Aujourd’hui, Reprise est un moment de cinéma important. Un outil pédagogique à diffuser dans les écoles, que les élèves entendent les cris de cette femme, apprennent les conditions de travail des jeunes filles à peine sorties des écoles à l’âge de 14ans. Elles qui entraient de gré ou de force dans cette usine sale où le patriarcat est roi, le salaire minimal récupéré chaque mois par les parents lors de la paye. L’histoire d’une autre France, lointaine et obscure, la vieille France qui se portait merveilleusement. On rebondit en 1995, puis en 2018, et on se remet en question, on se prend une claque. Reprise d’Hervé Le Roux est un témoignage historique, une enquête passionnante, mais pas que. Le film est la rencontre de femmes courageuses, d’hommes nostalgiques, certains perdus aujourd’hui dans cette France qui connaît le chômage à grande ampleur. En 68, le chômage n’existait pas, et cela revient sans cesse. « On quittait une boîte, pour une autre dès le lendemain », on ne se plaignait pas, mais la grève est signée pour suivre le reste des événements, quelques revendications et l’égoïsme d’un petit groupe.

Reprise est une enquête sur l’histoire d’une histoire. Une France qui s’imbrique dans une autre pour ne faire finalement qu’une. Hervé Le Roux nous fait voyager avec sincérité et franchise au cœur des époques. Il laisse prendre vie l’histoire contée par d’autres pour faire de son film un seul et même témoignage sur la vie de la France de ces années-là. Des vies modestes, mais enthousiastes. Bizarrement, personne ne s’en plaint. Les intervenants racontent simplement leurs vies, leurs destins, leurs joies et leurs peines. La plupart ont le sourire, une certaine nostalgie. Alors nous aussi, finalement on aurait souhaité la connaître un peu plus cette France. D’un petit film criant, nous souhaitons que le long-métrage ne s’arrête plus. Nous avons encore quelques questions, la soif de quelques anecdotes, encore.

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