Jusqu’à la garde : Terreur domestique

Il est des films dont la scène d’ouverture est révélatrice de tous ses enjeux et permet une immersion immédiate de la part du spectateur. C’est donc le cas ici puisque nous faisons face de façon franche à une audition du couple Besson, chacun accompagné de son avocat, face à une juge qui devra décider d’accorder ou pas la garde alternée des enfants au père. La scène est longue, nous entendons les arguments de chaque parti, d’abord via les avocats, puis par leur propre biais, et d’emblée, la tension sourde, qui ne fera qu’accroître durant tout le film, envahit tout le cadre et laisse attendre un grand moment de mise en scène. Car les cadres sont d’une précision assez ahurissante, isolant chaque protagoniste et créant une sensation de claustrophobie qui ne fera qu’aller crescendo durant tout le film.

Dès lors, et ce n’est pas une révélation que d’affirmer ça, le principal questionnement du spectateur ne sera pas qui ment ou qui dit la vérité, car il est clair dès le début que le personnage du père est un être dangereux et colérique, à voir comment les enfants, particulièrement le plus jeune, et son ex femme ont peur de lui, et la préoccupation sera donc de savoir quand la situation va exploser et comment, le film faisant un peu office de cocotte minute sur le point d’éclater. Cela est donc l’occasion pour le jeune cinéaste de nous offrir une mise en scène pensée dans ses moindres aspects, ne laissant place à aucune approximation. Cette rigueur extrême des cadres et des plans séquences, peut rappeler un certain nombre de cinéastes contemporains, du cinéma roumain moderne ou des cinéastes chocs mexicains, mais sans cette austérité et cette radicalité qui peuvent rendre ces derniers difficiles à avaler pour une partie du public. Car le film présent, malgré sa violence psychologique et son aspect « film de festival », peut toucher un public plus large, du simple fait qu’il est réalisé comme un thriller dont on ne peut échapper par la force de ses personnages et de ses situations parfois explosives.

Pour faire vivre toutes ces situations, il fallait une direction d’acteurs irréprochable, et là encore, le cinéaste impressionne par sa facilité déconcertante à faire exprimer des sentiments extrêmes à ces derniers. Denis Ménochet est évidemment étourdissant, par la noirceur de son regard et ses demi-sourires s’effaçant immédiatement pour laisser place à un regard vide dans lequel on ne sait quoi lire. Le jeune comédien interprétant son fils est également irréprochable, et toutes les scènes entre eux deux placent le spectateur dans une situation inconfortable. Enfin, Léa Drucker, au rôle sans doute le plus difficile, fait plus que bien s’en sortir, car elle est en retrait, et doit exprimer essentiellement par des regards, l’angoisse permanente pour elle et ses enfants.

Le film n’est pour autant pas parfait, et si toutes les qualités énoncées ici sont évidentes et donnent une œuvre parfaitement maîtrisée et anxiogène, il y a tout de même un moment où l’on sent le jeune réalisateur conscient de ses effets et de la perfection de sa mise en scène, et où celui-ci installe le film dans un système dont on sent qu’il ne veut s’éloigner, laissant une sensation de rigueur un peu forcée, et d’un manque de liberté qui finit par faire ressembler le film à toute une tradition de films d’auteur calibrés pour les festivals européens. Cependant, cette forme est ici au diapason des faits racontés, et donc semble moins vaine que bien d’autres représentants du genre. Mais il serait bon qu’à l’avenir, le cinéaste prenne un peu plus de risques, sans quoi il sera récupéré par Cannes et risque de faire des films en roue libre. L’autre problème du film se situe dans la caractérisation du personnage du père, dont à aucun moment on ne sent que le cinéaste veut nous le rendre un tant soi peu humain. Il est décrit clairement comme une personne violente, dont on comprend dès lors que la femme et les enfants veuillent le fuir, mais progressivement il passe de mari violent à harceleur psychopathe semblant prêt à tout, et ce manque de nuance psychologique dessert un peu le propos.

Car que veut nous raconter au juste le cinéaste ? Il est peu crédible que le film soit un réquisitoire contre les violences conjugales, s’éloignant de ce simple état de fait pour basculer dans une sorte de film d’horreur réaliste, et si au final le spectateur sort estomaqué de la séance, et a du mal à reprendre ses esprits, c’est plus par la force de la démonstration et de son exercice de style formaliste, que par un propos fort qui aurait donné au film une résonance supplémentaire. Au final, on est impressionné, pas stimulé ou bouleversé, et cette petite chose de rien du tout qui aurait donné au film une ampleur supplémentaire manque quelque peu. Cependant, il est difficile de nier la force hallucinante des 15 dernières minutes, plus efficaces que la plupart des films d’horreur, dont la quintessence est atteinte lors d’un éprouvant plan fixe se déroulant dans un silence de mort, durant lequel le spectateur se retrouve dans le lit avec les protagonistes, à guetter le moindre bruit suspect. Et le plan dure, dure, dure, mettant la boule au ventre, car l’on ne peut s’échapper, on est prisonnier comme les deux personnages, et si cet aspect manipulateur pourra en gêner certains, la prouesse est indiscutable, et laisse augurer un avenir prestigieux pour son auteur. Vivement la suite donc, car les défauts du film sont au final rassurants, une première œuvre de cette trempe, débordant d’envie de cinéma, et bousculant de la sorte, étant ce que l’on attend d’un cinéaste débutant.

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