Steven Spielberg : Le grand conteur de l’Histoire.

La sortie de Pentagon Papers, dernière réalisation en date de Steven Spielberg, nous a donnée envie de nous pencher de près sur la filmographie du bonhomme et plus précisément sur son rapport à l’Histoire. Car très vite dans sa carrière, le cinéaste a montré un vif intérêt pour l’Histoire avec un grand H. Conteur né, Spielberg a toujours été fasciné par les récits d’une belle ampleur, portant à chaque fois des thématiques fortes et bien souvent récurrentes. De 1941 à Pentagon Papers en passant par Indiana Jones et La Liste de Schindler, la moitié de la filmographie de Steven Spielberg est composée de films historiques. Des films ambitieux, dont certains ont marqué un véritable tournant dans sa carrière. Si l’on excepte Arrête-moi si tu peux, se déroulant dans les années 60 et Le Terminal, inspiré par une histoire vraie ayant commencé en 1988, les autres films d’époque de Spielberg ont un contexte historique fort, poussant les personnages dans leurs retranchements, les forçant à accepter la dure réalité.

Si Steven Spielberg commence par aborder l’Histoire avec la pochade qu’est 1941 (où il s’auto-parodie, met Toshirô Mifune et Christopher Lee dans un sous-marin), c’est qu’en 1980, année où il réalise le film, il n’est encore qu’un entertainer, un cinéaste avec un certain sens du spectacle, mais qui ne se prend pas encore assez au sérieux pour pousser le contexte historique plus loin que la bonne tranche de rire que cela peut provoquer en dépit du réalisme assez sérieux de la situation (la présence d’un sous-marin japonais dans les eaux américaines en 1941 !). C’est avec ce même esprit bon enfant que Spielberg aborde les Indiana Jones. Dans Les aventuriers de l’arche perdue et La dernière croisade, les ennemis sont les nazis, les plus grands méchants de l’histoire mondiale récente, mais jamais les films ne les prennent vraiment au sérieux. Les nazis (et même Hitler dans La dernière croisade !) ne sont que des types bons à effrayer les enfants, figures de méchants sur lesquelles on peut aisément frapper dont la fonction est au final, essentiellement ludique. Même chose pour les soviétiques dans Indiana Jones et le royaume du crâne de cristal, plus ridicules qu’autre chose, se fourvoyant, comme les nazis, dans une ambition de pouvoir qui cause leur perte.

Ronald Lacey, méchant nazi des Aventuriers de l’arche perdue

Ce n’est vraiment qu’à partir de 1985 et de La Couleur pourpre que Spielberg se décide à aborder l’Histoire (et avant tout l’Histoire américaine, des débats sur l’esclavage de Amistad aux années 70 de Pentagon Papers) sérieusement. Le film, basé sur le roman d’Alice Walker, marque le premier tournant dans la carrière du cinéaste. C’est son premier film que l’on peut qualifier de profondément ‘’sérieux’’ (même si le terme est assez laid), son premier film à être aussi dur, son premier film féministe, le premier où il accepte d’être un grand conteur plutôt que de se contenter d’être le roi du divertissement hollywoodien qu’il n’a jamais cessé d’être pour autant, ménageant dans sa carrière une alchimie et un équilibre étourdissants entre ses purs divertissements et ses films plus profonds. En enchaînant La Couleur pourpre et Empire du Soleil, Spielberg affirme son désir d’aller vers des sujets plus grands. Non pas qu’il ait foncièrement envie de le faire juste pour se faire prendre au sérieux mais il se retrouve confronté à des histoires qui lui parlent, qu’il visualise parfaitement. Dès lors, pourquoi se priver ? Il le prouvera dans sa carrière, on peut réaliser Jurassic Park et La Liste de Schindler la même année sans broncher, assurant jusqu’au bout de durs labeurs (une révolution technique sur un film, une révolution émotionnelle pour lui sur l’autre).

Danny Glover / Whoopy Goldberg – La Couleur pourpre

Dans La Couleur pourpre et Empire du Soleil arrivent des thèmes déjà aperçus plus tôt dans la carrière du cinéaste. Si les deux héros des films font partie de l’Histoire (celle du racisme pour La Couleur poupre, celle de l’entrée en Guerre des États-Unis contre le Japon en 1941 vue à travers les yeux d’un enfant anglais habitant en Chine pour Empire du Soleil), ils se retrouvent bien incapables de la changer et ne peuvent que la subir. La subir, tâcher de la comprendre et en ressortir, si ce n’est grandi, moins innocent. Car la perte de l’innocence est une récurrence chez Steven Spielberg et elle est bien souvent accélérée par la marche de l’Histoire, nous forçant à grandir bien trop vite (ce n’est pas pour rien si Spielberg a réalisé Hook). Souvent ce sont les horreurs de la guerre qui forcent les personnages Spielbergiens à ouvrir les yeux : le jeune Jim découvrant que les avions qu’il aimait tant sont des engins de mort dans Empire du Soleil, Oskar Schindler bien forcé de perdre tout cynisme face à l’horreur des camps de concentration dans La Liste de Schindler, la prise d’otages lors des JO de Munich forçant les héros de Munich à se lancer sur le sentier de la vengeance, le jeune Albert s’engageant dans la première guerre mondiale pour accompagner son cheval dans Cheval de guerre, James Donovan découvrant la paranoïa entre américains et russes pendant la Guerre Froide dans Le Pont des espions, Katherine Graham réalisant l’énorme mensonge commis par le gouvernement américain sur la guerre du Vietnam dans Pentagon Papers.

Christian Bale enfant – Empire du Soleil

Parfois la violence est plus intrinsèque comme le racisme et les violences domestiques dans La Couleur pourpre ou encore celle, tout simplement et plus viscéralement, du carnage qu’est le débarquement de Normandie dans Il faut sauver le soldat Ryan. Spielberg d’ailleurs n’hésite pas à confronter brutalement certains de ses personnages à l’engrenage de la violence et aux questions qu’elle pose. C’est l’avocat dans Amistad défendant des esclaves coupables de meurtres au nom de leur liberté ou encore les héros de Munich découvrant que la violence appelle sans cesse la violence et que s’ils obtiendront vengeance dans leur mission, ils ne trouveront jamais la paix intérieure. En ce sens, Munich est peut-être le plus sombre et le plus pessimiste de tous les films de Spielberg, ne laissant apercevoir aucun espoir face à une perte d’innocence qui s’est avérée bien vaine.

Ceci dit, la plupart du temps, l’Histoire pousse les héros Spielbergiens à ne pas rester inactifs, à sortir de leur zone de confort, à ouvrir les yeux sur le monde et à prendre une décision. Il y a souvent, dans les films de Steven Spielberg, un personnage bousculé par l’Histoire. Une Histoire qui pousse les gens (en tout cas chez Spielberg) à faire ce qu’il y a de bien, ce qu’il y a de juste. Parce que sinon, que faire d’autre ? Cette idée d’être quelqu’un de bien, de faire ce qui semble juste à une ampleur dépassant le cadre privé, traverse toute la filmographie de Spielberg et se retrouve un peu partout, notamment dans Il faut sauver le soldat Ryan où le capitaine Miller finit par se sacrifier avec bon nombre de ses hommes pour sauver un seul type, le soldat Ryan qu’il somme de mériter ce sacrifice. Face aux horreurs de l’Histoire et de la guerre (que l’on retrouve dans bon nombre de films chez Spielberg), il n’y a qu’une solution, tâcher de changer l’Histoire.

Daniel Day Lewis – Lincoln

Le cas se présente dès La Liste de Schindler, deuxième tournant de la carrière de Spielberg où le cinéaste se décide à bousculer ses personnages et assume pleinement la charge émotionnelle de ses récits. C’est Oskar Schindler découvrant qu’il peut sauver des Juifs de l’horreur nazi dans La Liste de Schindler, c’est Roger S. Baldwin se battant pour la liberté des esclaves dans Amistad, c’est Abraham Lincoln luttant bien évidemment pour abolir l’esclavage dans Lincoln, c’est James Donovan défendant Rudolf Abel et négociant pour sauver Francis Gary Powers et Frederic Pryor contre ses ordres dans Le Pont des espions, c’est Katherine Graham décidant d’imprimer les documents du Pentagone malgré le danger qui pèse sur elle et son journal dans Pentagon Papers.

Liam Neeson – La Liste de Schindler

Si l’Histoire est pétrie d’horreur, elle n’en est pas moins le vivier de bonnes actions potentielles que Steven Spielberg n’a jamais cessé de filmer. Sans être naïf non plus (les visions d’horreurs sont, mine de rien, assez nombreuses dans sa filmographie), Spielberg tâche de nous montrer des personnages qui délaissent tout égoïsme pour faire ce qui est juste, pour agir et réagir. Car face à l’Histoire, l’indifférence n’est pas une option. Et pour Steven Spielberg, la seule option possible est de faire ce qui est juste. C’est aussi simple que ça, c’est une leçon d’Histoire et de cinéma, Spielberg ayant toujours utilisé les deux, apposant ainsi son regard de conteur sur des moments clés de l’Histoire pour mieux nous les mettre en lumière.

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