Better Call Saul – saisons 1 à 3 : Petit Jimmy deviendra Saul

La sortie en DVD et Blu-ray de la saison 3 de Better Call Saul chez Sony Pictures le 6 décembre dernier nous a donné envie de nous repencher sur la série. Une série qui n’a pas (encore) la stature de son aînée Breaking Bad mais qui mérite largement qu’on s’y attarde tant elle s’annonce déjà (et encore) comme un chef-d’œuvre de la télévision créé par Vince Gilligan, ici avec l’aide de Peter Gould.

Pourtant sur le principe, ce n’était pas gagné. Toujours délicat, l’exercice du spin-off est rarement couronné de succès, existant souvent dans l’ombre de son aînée. Ici dérivée de Breaking Bad, unanimement saluée comme l’une des meilleures séries de ces dernières années, Better Call Saul s’attarde donc sur Saul Goodman, avocat roublard, second rôle irrésistible de Breaking Bad. C’est donc à lui que revient les honneurs du premier rôle de la série, prenant le parti de se dérouler quelques années avant que Walter White ne croise la route de Saul. Ici, Saul Goodman n’est encore que Jimmy McGill, ancien escroc qui tente de se faire un nom en tant qu’avocat. Ce qui n’est pas facile quand son frère Chuck, vivant désormais reclus chez lui en souffrant d’hyper-sensitivité électromagnétique, est lui-même un brillant avocat ayant travaillé pour une très grosse firme. Heureusement, Jimmy, loin d’oublier son passé d’escroc, n’a pas son pareil pour se débrouiller, quitte à se retrouver mêlé à des situations complexe où seuls son intelligence et son bagout pourront le sauver. Parallèlement, son parcours l’emmène à régulièrement croiser Mike (toujours incarné par l’inénarrable Jonathan Banks) et à combiner avec lui, évidemment…

Conscients de l’ombre de Breaking Bad, Vince Gilligan et Peter Gould se sont montrés assez intelligents pour en faire table rase. Enfin presque. Certes, on retrouve tout au long de ces trois premières saisons des personnages bien connus de l’univers de Breaking Bad (Tuco Salamanca, Hector Salamanca pas encore en fauteuil roulant et même Gus Fring, discrètement à partir de la saison 3). Certes, l’esthétique de la série, le ton de l’écriture et le rythme assez lent viennent bien évidemment lorgner du côté de Breaking Bad. Malgré tout, on se détache rapidement de son ombre pour mieux apprécier ce que nous offrent les scénaristes. Des personnages que l’on apprend à mieux connaître (Jimmy, peut-être le meilleur personnage écrit par Gilligan, Mike) et d’autres qui deviennent rapidement familiers (Kim, Chuck, Howard).

Après un pilote un peu laborieux, la série prend son envol dès le deuxième épisode de la saison 1 quand Jimmy improvise une plaidoirie dans le désert. A partir de ce moment-là, la série fascine et passionne, nous sommes embarqués par l’écriture et par la verve de Bob Odenkirk à qui le rôle de Saul/Jimmy colle à la peau. Dès lors, la série multipliera les moments de bravoure, montrant en parallèle à la trajectoire de Jimmy celle de Mike et pourra se permettre de sacrées audaces. Un plan-séquence ahurissant nous montrant les dessous d’un trafic de drogue, des scènes quasi-silencieuses, un épisode de la saison 3 mettant vingt minutes avant de se centrer sur Jimmy… Tout, dans Better Call Saul, est fait pour nous rappeler que certes nous sommes dans l’univers de Breaking Bad mais que c’est en même temps complètement différent.

Ne pouvant tenir sur le suspense qui alimentait Breaking Bad en permanence (nous savons déjà ce qui va arriver à Saul et Mike), Better Call Saul privilégie une approche beaucoup moins spectaculaire mais tout aussi dramatique et carrément plus subtile. Presque anti-spectaculaire (à défaut d’un épisode de la saison 3 se déroulant dans un tribunal et qui est carrément haletant), prenant son temps, Better Call Saul gagne en force sur la durée et repose sur ses personnages plus que sur ses rebondissements dramatiques. Des personnages complexes, détestables le temps d’une séquence mais touchants le temps d’une autre. Des personnages qui s’étoffent sans cesse, qui se révèlent avec leurs failles et leur détermination, tous forcément interprétés par un casting impeccable.

Alors évidemment, la question qui brûle les lèvres et sur laquelle repose en partie la série, c’est comment Jimmy McGill est-il devenu Saul Goodman ? Comment ce loser a-t-il réussi ? La première plaidoirie effectuée par Jimmy au début de la série, usant de l’argument « on a tous fait des conneries étant jeunes » pour défendre trois lycéens ayant décapités leur prof nous laisse entendre qu’il est loin de son but. Et le basculement n’est pas prêt de se faire. Car Jimmy a beau être un escroc (dans la saison 2, on le voit peu à l’aise dans un grand cabinet d’avocats lui présentant de belles opportunités mais l’empêchant d’utiliser sa roublardise habituelle), il reste droit dans ses bottes à de nombreuses reprises, notamment quand les choses viennent toucher son frère qui l’a toujours méprisé alors que Jimmy l’a toujours admiré. En fin de saison 2 et de saison 3, Jimmy se retrouve à un dilemme moral qui pourrait le faire basculer. Il a toutes les clés en main pour devenir Saul Goodman, il s’en approche mais recule encore, refuse le mensonge et choisit de faire ce qui est juste. Ce qui est d’autant plus saisissant quand on connaît le Saul Goodman de Breaking Bad et qui rend le personnage carrément attachant, Jimmy montrant une complexité émotionnelle d’une densité incroyable.

Toujours surprenante, toujours passionnante en dépit de son rythme qui peut en débouter plus d’un, Better Call Saul se démarque alors merveilleusement de Breaking Bad en imposant une écriture minutieuse, précise et riche en enjeux émotionnels. La saison 3, jusque-là la meilleure de la série, a réussi à trouver un équilibre particulièrement précieux, jouant aussi bien sur le tableau de Jimmy McGill que sur le lien de la série avec son aînée en faisant apparaître l’inoubliable Gus Fring. Mais toujours avec la sensation que nous assistons ici à quelque chose de différent, plus mature et plus maîtrisé. La suite devrait continuer sur cette lancée et nous offrir quelques éléments de réponse (après tout, quelques scènes en noir et blanc nous montrent Saul après les événements de Breaking Bad et rendent très curieux). En attendant, savourons le tout car on voit rarement un tel niveau d’écriture à la télévision, on voit rarement un spin-off sortir de l’ombre de son aînée ainsi et on voit rarement une série comme Better Call Saul. Et on attend la suite, forcément.

 

 

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