Le Crime de l’Orient-Express : Rencontre avec Kenneth Branagh

On se souvient tous du Crime de l’Orient-Express réalisé par Sidney Lumet en 1974, de son atmosphère angoissante, de son casting fabuleux et de son scénario habile. Cette année, Kenneth Branagh a décidé de redonner un coup de punch à ce classique d’Agatha Christie. Le principe est le même : le train, le meurtre, le casting prestigieux mais Branagh et le scénariste Michael Green se permettent quelques ajouts. Certains un peu surfaits mais d’autres particulièrement réjouissants, faisant de cette version une belle réussite, dopée par une sacrée envie de cinéma. Qu’on se le dise, après quelques errances, Kenneth Branagh réalisateur, est de retour en grande forme avec un film qui lui sied à merveille. Ce qui valait bien une rencontre avec lui.

Avertissement : certains éléments de l’interview contiennent des spoilers sur le film et sur son intrigue qui est, nous tenons à le préciser, similaire au roman de Christie et au film de Sidney Lumet.

 

Le Crime de l’Orient-Express est un classique. Qu’est-ce qui vous a attiré dans le projet ?

Déjà tout petit, Agatha Christie me fascinait. Ma mère lisait ces livres, je voyais les titres dans la bibliothèque : Le Crime de l’Orient-Express, Mort sur le Nil… ça m’attirait. Et puis quand j’ai lu le livre, j’ai aimé les nombreux personnages, la description du train. C’était vraiment l’âge d’or des voyages, j’avais envie d’être dans ce train. Et là, j’ai lu le scénario écrit par Michael Green, un brillant scénariste (à qui l’on doit les scénarios de Logan et Blade Runner 2049 – ndlr) et ça m’a plu. Avec cette nouvelle version, on voulait vraiment explorer Hercule Poirot, sa notion du bien et du mal, sa morale, ses obsessions : ce qu’il appelle ses petites « originalités » sont moins celles d’un dandy que celles d’un obsessionnel compulsif. Il est convaincu que le déséquilibre et la disharmonie peuvent produire un effondrement. D’où le début où on le voit conclure une enquête à Jérusalem, ça permet de le définir, lui et son absolutisme moral. Face au crime de l’Orient-Express, il va faire face à une issue morale. Et puis le contexte est fascinant, c’est du glamour murder. C’était intéressant.

Comment avez-vous réuni tout ce superbe casting autour de vous ?

Grâce à Judi Dench. C’est la première à qui j’ai proposé un rôle, elle m’a dit oui avant même que je finisse de poser ma question ! Elle a ensuite fait office d’aimant, quasiment tous les acteurs sont venus pour elle. Johnny Depp l’adore, Michelle Pfeiffer aussi. Elle était même émue de rencontrer Judi sur le plateau. Et pour eux, c’était aussi une chance d’offrir de beaux personnages complexes, j’adore les acteurs, je voulais les gâter.

Vous vous êtes réservé le rôle savoureux de Poirot, comment avez-vous travaillé sur le personnage et notamment son accent ?

J’ai eu la chance d’avoir neuf mois de préparation avant le tournage donc je me suis beaucoup replongé dans les livres pour comprendre le personnage. Il fallait d’ailleurs que j’arrive sur le plateau fin prêt devant l’équipe donc j’ai beaucoup lu. Quant à son accent, et bien vous savez, à part sa moustache, Poirot a une autre particularité qui est mise en lumière dans les livres. Il peut parfaitement parler anglais sans accent. Mais il se cache derrière cet accent, il sait qu’en le gardant, il sera moins pris au sérieux et c’est exactement ce qu’il attend, cela lui permet de mieux observer les suspects. J’ai bien évidemment essayé de parler français mais je ne suis pas très doué, je sais seulement réserver une chambre d’hôtel avec douche !

Justement, parlons de cette moustache, comment en avoir une aussi belle ?

Avec une bonne équipe au maquillage ! (rires) J’ai mis plusieurs mois avant de découvrir que je n’avais pas la capacité naturelle à avoir cette moustache. (rires) On a donc fait plusieurs essais et on est arrivés sur ces énormes moustaches qui, finalement, sont en adéquation avec les descriptions des romans qui disent qu’il portait ‘the most magnificent mustaches in England’’ (‘les moustaches les plus magnifiques d’Angleterre’’ – ndlr). Poirot se cache derrière sa moustache comme il se cache derrière son accent français, les gens ne le prennent pas au sérieux, c’est sa force. Mais c’est vrai que ce sont des moustaches assez imposantes, quand elle m’a découvert sur le plateau, Daisy Ridley s’est exclamée : ‘’Mon Dieu, c’est audacieux !’’

Vous dites que vous avez beaucoup lu pendant la préparation du film. Je suppose que vous avez relu le roman de Christie. Vous visualisez certains plans quand vous lisez ?

Oui bien sûr, j’ai souvent des plans en tête quand je lis. J’ai surtout voulu explorer cet endroit étriqué qu’était le train, aller vers la paranoïa. J’ai même piqué un plan zénithal à Hitchcock, celui du Crime était presque parfait, pour la découverte du cadavre. Je me suis senti inventif sur le tournage, j’ai vraiment essayé de faire quelque chose de très cinématographique dans cet endroit étriqué.

Comment avez-vous travaillé le suspense du film ? Était-ce difficile sachant que beaucoup de gens découvriront le film en ayant déjà lu le livre et déjà vu le film de Lumet ?

C’est une très bonne question. La question du suspense ne me dérange pas, elle ne me fait pas peur car vous savez, je viens du théâtre et au théâtre, on bosse souvent sur des pièces dont tout le monde connaît la fin. Je ne pense pas spoiler en vous disant que Roméo et Juliette meurent à la fin ! (rires) J’ai rencontré Sidney Lumet au cours de ma carrière et on avait justement parlé du Crime de l’Orient-Express, je n’ai pas du tout mis la même énergie que lui dans le film, je n’ai pas vraiment pensé à la comparaison, j’ai foncé. J’ai voulu me faire plaisir, filmer de beaux décors, de beaux paysages, m’attarder sur la douleur des personnages. Essentiellement, l’intrigue reste la même évidemment mais on a voulu présenter un Poirot plus actif. Ce qui m’intéressait également, c’est de montrer ce que des gens distingués peuvent faire sous le coup de la douleur et du chagrin. Il y a là un parallèle intéressant à faire avec Hamlet que je montais récemment avec Tom Hiddleston. C’est le poison d’une profonde douleur, d’un profond chagrin qui monte à la tête des personnages, qui les pousse à commettre des actes atroces. Sur le plateau, pour maintenir la tension, je ne faisais pas de répétition, on tournait tout de suite. Il faut dire que les suspects sont tous coincés dans un train en Yougoslavie en 1934, pour eux c’est une question de vie ou de mort, je voulais cette tension dans le jeu.

La chanson Never Forget du générique de fin chantée par Michelle Pfeiffer a été composée spécialement pour le film ?

Tout à fait. Avec Patrick Doyle, on écrit parfois des chansons pour exprimer certaines émotions du film, ça nous permet de mettre en lumière certains éléments qui nous tiennent à cœur. L’histoire de l’enlèvement de Daisy Armstrong est terrible, ça a touché énormément de personnages dans le film. Cette chanson est là pour dire que cette perte est toujours très douloureuse mais que personne n’oublie Daisy. Notre vie est, de toute façon, marquée par la mort de nos proches. C’est naturel et on le sait. Je me souviens du chagrin que j’ai eu quand ma mère est décédée et de cette sensation horrible que ça ne changera jamais. Elle ne sera plus jamais là mais je ne l’oublierai pas. Je voulais retranscrire ça dans la chanson.

Vous travaillez depuis des années avec Patrick Doyle, comment se passe votre collaboration ?

On se voit dès que je prépare un film, on déjeune, on parle de nos impressions. On écrit des chansons, certaines ne finissent pas dans le film. Au début, on pensait même que la musique du film serait jazzy mais on a changé de direction. Patrick vient d’ailleurs souvent sur le plateau pour s’imprégner de l’ambiance. Bon par contre c’est quelqu’un de très émotif. C’est très dur de lui refuser un morceau. (rires) A chaque fois qu’il m’en fait écouter un, je sais qu’il y a mis tout son cœur et je me demande toujours comment je vais pouvoir dire non ! Parfois je suis obligé et il baisse la tête en disant ‘’I don’t fucking believe it’’ (‘’putain, je n’y crois pas’’ – ndlr). Là je n’entends plus parler de lui pendant un petit moment et après il me rappelle pour me dire que j’avais raison ! (rires) Parfois c’est l’inverse aussi, c’est moi qui le rappelle pour lui dire que j’avais tort.

Vous avez effectué beaucoup de changement au montage du film ?

La première version durait 2h15 mais je ne voulais pas la faire durer trop longtemps, j’ai coupé un peu, le film fait désormais 1h54. Comme je vous le disais, la musique qu’on voulait jazzy a vite laissé place à quelque chose de beaucoup plus émotionnel. Je voulais que le film soit mystérieux mais qu’il ne soit pas manipulateur envers le public. Celui-ci est intelligent, il ne faut pas commettre l’erreur de le sous-estimer. La scène du meurtre a connu 12 versions, c’était très dur d’arriver à trouver le bon équilibre. Il y a tout de même une beauté terrible dans ce crime, ce sont des gens distingués qui se disent ‘’très bien, nous allons être des monstres pendant un moment mais après nous serons vengés’’. C’est terrible, il fallait que la scène parvienne à retranscrire ça.

On vous sent plus à l’aise, plus sur votre terrain de jeu sur ce film que sur les précédents, comment expliquez-vous ça ?

Je ne sais pas, mon expérience hollywoodienne m’a poussé à élargir mes horizons. J’aime toujours autant les acteurs mais je me sens plus à l’aise sur certaines choses. Mais au final, je me demande si je ne fais pas toujours le même film. Il y a tant de connections partout. Quand je tourne, je suis mon instinct mais avec le recul, je me dis qu’au final, ce sont toujours les mêmes préoccupations qui me reviennent, que ce soit sur Hamlet, sur Thor ou sur ce film. C’est peut-être un peu trop introspectif mais certaines similitudes me frappent.

D’autres films avec Hercule Poirot sont-ils prévus ? La fin du film est assez ouverte…

Écoutez, j’adore le personnage, je me suis régalé à le jouer et je reprendrai le rôle avec plaisir. Mais au final, c’est vous, spectateur, qui allez décider ! (rires)

(Depuis, la Fox a annoncé qu’elle mettait en chantier la suite qui s’intitulera -on s’en doutait – Mort sur le Nil – ndlr)

 

Propos recueillis le 30 octobre 2017 à Paris. Un grand merci à Jill Olivier et Giulia Gié.

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