Detroit : l’Amérique embrasée

Depuis Démineurs et sa collaboration avec le scénariste Mark Boal, Kathryn Bigelow a décidé de mettre les pieds dans le plat. Son cinéma s’est fait plus politique, plus critique mais également moins subtil. La réalisatrice, qui n’a jamais été un modèle de subtilité (en cas de doute, revoir Point Break) a toujours été diablement efficace, mettant en scène des films prenants, transpirant un style et une fièvre inimitables (Aux frontières de l’aube, Strange Days). Avec Detroit, la voilà qui aborde un terrible fait divers : durant l’été 1967, lors des émeutes à Detroit, l’assassinat de trois jeunes Noirs à l’Algiers Motel par des policiers remplis de haine et de sadisme. Pas de doute, Bigelow signe là son film le plus politique.

D’abord évacuons d’emblée la fausse polémique qui entoure le film. Que Kathryn Bigelow soit une réalisatrice blanche s’emparant d’une page de l’histoire du peuple Noir n’est pas un problème. Depuis quand faut-il être aussi unilatéral pour raconter des histoires ? Ridley Scott n’est pas italien et il a pourtant filmé Gladiator. Francis Ford Coppola n’a jamais fait le Vietnam et pourtant il a filmé Apocalypse Now. Peter Jackson n’est pas un Hobbit et pourtant il a filmé Le Seigneur des Anneaux. Une histoire, quelle qu’elle soit, est forcément racontée à travers un point de vue spécifique à son auteur ou à son réalisateur. Il ne s’agit pas de se poser la question d’une certaine légitimité mais d’un point de vue, d’une façon de faire. A laquelle on adhère ou pas.

Là est d’ailleurs le vrai souci de Detroit. La façon dont Mark Boal et Bigelow racontent les événements. Car si l’histoire est nécessaire d’être racontée et rappelée à l’heure où l’Amérique a basculé sous l’égide de Trump et semble plus divisée que jamais, Bigelow enfonce toutes les portes ouvertes sans jamais ciller. Avec l’expérience qu’elle a, elle peut se le permettre. Sa mise en scène, diablement tendue, est d’une immersion implacable, collant au plus près des personnages et de la violence qui a explosé durant cette terrible nuit à l’Algiers Motel. Une nuit d’horreur où trois policiers se lancent dans un interrogatoire sadique pour retrouver une arme. En effet, ils ont entendu une détonation venant de l’Algiers Motel. Celle-ci n’était que le fruit d’un pistolet de course, tout à fait inoffensif. Bafouant toute procédure et toute une flopée de droits civiques, les policiers n’hésitent pas à avoir recours à la violence la plus primaire : ils crient, ils frappent et ils tuent, piégés dans un engrenage qu’ils ont eux-même créés.

Certes, tout est montré avec un réalisme terrible et interprété avec talent (Will Poulter est d’ailleurs glaçant en flic débordant de haine) mais Detroit a ses limites. Tâchant d’éviter le manichéisme du mieux qu’il peut, le récit vient souvent montrer ses limites et dévoile un certain sadisme. Interminable, la scène au cœur de l’Algiers Motel est d’une violence écœurante. Et le pire, c’est qu’elle ne raconte rien. Visiblement attachée au sujet, Bigelow verse sans cesse dans le démonstratif, soulignant chaque retournement dramatique pour bien nous montrer comment tout ce qu’il se passe sous nos yeux est tragique, horrifiant et terrible. Mais souligner la violence pour la souligner finit par produire un effet totalement plombant, en antithèse avec le coup de poing que le film souhaite être.

Balourd et maladroit, Detroit n’a de cesse d’insister sur tout ce qui est affreux, nous collant le nez dedans sans détour. Comme si elle ne faisait pas confiance en son sujet pourtant incroyablement fort, Bigelow semble s’être donnée pour mission de nous rappeler à chaque minute que tout ce que nous voyons doit nous scandaliser. Pire encore, en se plaçant ainsi, choisissant un réalisme et une violence exacerbée, on en vient à ne pas savoir ce qu’elle pense vraiment et le film nous égare.

Si cette histoire est nécessaire d’être racontée, nous montrant une Amérique au système corrompu et à la haine viscérale, Kathryn Bigelow ne donne pas l’impression d’avoir su manier tous ses outils. Avec la balourdise d’un étudiant en cinéma qui cherche à nous frapper de stupeur, elle mène son film vers des sommets d’indignation qui tuent toute l’émotion du sujet, privilégiant le choc de la scène au motel plutôt que l’approfondissement du contexte et les conséquences des meurtres, évacuées en quinze minutes et qui en disent aussi long sur une Amérique toujours trop renfermée sur elle-même pour affronter ses propres fantômes…

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